L’interview suivante a été menée dans les bureaux du Mouvement des Gens sans Toit de Tarija (MGSTT), avec deux responsables de cette association sans but lucratif, qui lutte pour obtenir des conditions de vie plus décentes pour les personnes pauvres qui n’ont pas accès à un logement à eux.
Bonjour Messieurs. Pour commencer, pouvez-vous vous présenter et nous présenter votre organisation.
Nous somme une association sans but lucratif, cherchant à offrir un toit aux gens qui n’en disposent pas. Le problème de la maison est très important en Bolivie. La plupart des Boliviens n’ont pas maison à eux.
Pouvez-nous expliquer quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans votre travail, et également les résultats que vous avez obtenus ?
Pour faire ce travail, nous souffrons de diverses attaques de la part de l’élite locale, qui ne veut pas que le peuple s’organise pour exiger et faire respecter ses droits. Ils ne veulent pas que les gens apprennent, qu’ils décident pour eux-mêmes. Ici, comme dans une grande partie de l’Amérique du Sud, les droits humains sont piétinés par les élites.
Depuis l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales, c’est encore pire. Car le fait que nous ayons voté pour un indigène fait que nous sommes encore plus exclus. Les formes de discrimination et d’exclusion dont nous souffrons, nous les humbles, les gens des campagnes, les indigènes, sont innombrables. Cela se passe au niveau économique, juridique, racial, politique, etc. A tout les niveaux.
Malgré ces difficultés, nous avons des résultats positifs. Par exemple, nous avons réussi à obtenir des terrains et des maisons pour beaucoup de personnes. Ainsi, dans un quartier nous avons obtenu 500 maisons. Dans une autre zone, nous sommes en train de travailler pour obtenir également environ 500 petits terrains, pour faire des maisons. Et nous avons un troisième projet pour loger 700 familles.

L’entrée de la principale zone d’installation des Sans-Toits
Pour nous, nous aimerions beaucoup que, grâce à votre aide, ces résultats soient connus, parce qu’ici à Tarija, comme à Santa Cruz et dans les autres départements où la droite domine, on ne parle pas du tout de ce thème dans les médias. Ils ne veulent pas parler de cela, parce que nous sommes dans l’opposition. Parce que nous défendons le changement, nous sommes contre le néo-libéralisme. Et ici, il faut être clair, les médias sont payés par le néo-libéralisme, donc ils refusent de parler de nous.
Dans cette partie du pays, c’est l’extrême-droite qui domine. Et l’extrême-droite ne laisse jamais d’espace pour les plus humbles. Donc nous n’avons aucun appui, pas de ressources autres que les propres cotisations des membres, qui sont pourtant pauvres. Parfois, nous recevons un petit appui du gouvernement.
Pourriez-vous nous donner des exemples concrets de vos difficultés?
En 2006, nous avons commencé à nous organiser dans une zone périphérique très érodée, non-construite. Beaucoup de personnes s’y sont installées, et c’était la première pierre posée contre le néo-libéralisme ici à Tarija. Un grand bloc, plus de 800 familles. C’est vite devenu comme une épine dans le pied de la droite. Alors ils se sont dits, que peut-on faire ? Un jour, au mois d’août, ils avaient organisé une grève civique de l’oligarchie contre le gouvernement. Et nous, comme on soutient indirectement le processus de changement, on n’était pas d’accord avec cette grève qui a été lancée le préfet, le maire et toute la droite locale. Le matin déjà, ils sont venus nous provoquer, avec leur véhicules, à nous dire qu’ils allaient nous frapper. Mais nous, nous ne voulions pas réagir. En fin d’après-midi, après qu’ils aient bien bu sur la place principale, durant leur grève, pour se donner du courage, ils se sont organisés en deux groupes, avec des véhicules, des gros pétards, de petites dynamites. Et ils sont venus nous provoquer, même certaines des autorités locales étaient présentes. Et nous avons eu un affrontement, parce qu’ils voulaient nous déloger, et nous nous sommes défendus. Après l’affrontement, qui a fait de nombreux blessés, nous nous sommes réunis, le soir, pour faire le bilan. C’est à ce moment que nous avons vu qu’une de nos tentes prenait feu. Les flammes étaient immenses, comme si quelqu’un avait mis de l’essence, parce nos tentes sont juste en plastique. Nous avons tous couru pour voir, en pleine nuit. Nous n’avons pas d’eau ni d’électricité bien sûr, et c’était la panique, parce qu’il y avait des vieux, des enfants. El malheureusement il y avait un enfant dans la tente. Il était encore vivant, mais il était très gravement brulé ; nous l’avons emmené à l’hôpital. La seule qui nous a aidés a été la Défense du Peuple, mais après quelques heures, l’enfant est mort. Ses brûlures étaient trop graves, il était carbonisé, il est mort.

Photos d’une photo des restes de la tente brûlée
Bien sûr, nous avons déposé plainte, contacté des avocats, mais en vain, rien ne s’est passé. Les autorités ont étouffé l’affaire, il n’y a pas eu d’enquête sérieuse. Cela est pourtant sorti dans les médias, mais rien, nous avons fait des marches, des manifestations, nous nous sommes battus avec les procureurs, mais finalement, le cas a été classé. Le pouvoir judicaire, comme le pouvoir exécutif, est aux mains de la droite. Que pouvions nous faire, nous n’avons pas d’argent, pas d’influence… Nous n’avons rien obtenu. Un de nos enfants est mort, et rien. Ici, cela va jusque là, la violence que la droite nous oppose dans notre lutte pour plus de justice et de dignité.
Cela a été un coup très dur pour nous, pour les parents, la famille, les dirigeants, nous étions détruits. Mais petit-à-petit, nous en avons fait une force. S’ils croyaient nous faire taire, nous faire rentrer chez nous, soumis, et bien c’est raté. Finalement, nous sortons plus forts, plus unis de ce drame. Nous continuons la lutte. Nous avons continué le travail d’organisation, chaque jour nous sommes plus forts, et aujourd’hui notre organisation compte plus de 10000 membres. Et nous pensons que nous allons faire notre chemin, qu’un jour ces chaînes et ces fouets avec lesquels la droite nous maltraite, nous les briserons.
Que pensez-vous des processus politiques actuellement en cours dans le pays ?
Comme organisation sociale, nous sommes d’accord avec les changements qui se font actuellement dans le pays et dans le département. Nous sommes même pour l’autonomie, nous pensons que l’autonomie peut nous apporter beaucoup, par exemple pour réduire les distances, lorsqu’on doit faire des papiers par exemple, pour rapprocher les autorités du peuple. Mais nous remarquons que les personnes qui, avant, étaient contre l’autonomie départementale, lorsqu’ils étaient au pouvoir au niveau national, maintenant qu’ils l’ont perdu, se replient sur les départements et s’approprient le thème de l’autonomie. Avant, ils étaient centralistes, et ils cherchent maintenant à créer un centralisme départemental, et avec ça nous ne sommes pas d’accord. D’abords, parce que nous n’avons jamais été consultés pour la rédaction des statuts autonomiques, il n’y a même pas eu de votation. Nous ne savons pas de quoi ils ont peur, parce que s’ils le faisaient de manière démocratique, avec la participation de tous, cela serait beaucoup plus crédible et mieux pour le département. Ce serait plus légal. Pour nous, le préfet ne peut pas être juge et partie. Il s’est arrogé un rôle dans le processus autonomique, pour lequel il n’a pas été élu. Nos organisations n’ont pas été du tout été prises en compte, elles ont été une fois de plus marginalisée dans ce processus et c’est pour cette raison que la majorité des organisations sociales rejettent l’autonomie telle qu’elle est présentée actuellement. Et récemment, différentes provinces la refusent également, entre autres à cause de ce même centralisme à niveau départemental. Parce que les provinces, les campagnes sont oubliées, alors que des millions arrivent actuellement à Tarija, grâce aux revenus du gaz. Maintenant, le département de Tarija reçoit autant d’argent que recevait le pays tout entier il y a quelques années, et cela entre autres grâce à la nationalisation et à d’autres changements initiés par le gouvernement d’Evo Morales. Mais cependant, ce sont eux qui bénéficient de ces ressources, ils disent qu’ils en font des choses pour les gens, mais en fait c’est surtout la corruption qui a encore augmenté. Entre autres nous soupçonnons qu’ils font des œuvres-fantômes, entre autres des ponts, et qu’ils gardent l’argent pour eux. Dans la presse, qui leur est vendue, on peut lire : « œuvres pour Tarija », mais en réalité, il n’y a rien.
Quels sont vos rapports avec les médias ?
Souvent, des journalistes nous ont interviewés, mais cela ne sort jamais. Pendant des heures, ils nous ont interviewés, nous leur expliquons notre travail, mais il semble plutôt qu’ils utilisent ces informations contre nous. Il y a un très grand contrôle des médias ici. Le modèle néolibéral a tellement de pouvoir, qu’il écrase les gens. Pour tout cela, nous ne sommes pas d’accord avec l’autonomie que l’on veut nous imposer. Mais nous sommes pour une autonomie participative, des provinces, des communautés, des régions, des quartiers. Nous voulons la participation de tous, y compris des gens d’en-bas.
Que pensez-vous de la nouvelle constitution, des critiques que l’on entend, tant depuis la gauche ou l’extême-gauche que depuis la droite ?
Pour nous, tous les radicalismes ne sont pas bons. Ni l’extrême-gauche ni l’extrême-droite ne pourront jamais imposer leurs théories. Nous sommes des gens de gauches, nous avons lu un peu sur le communisme, sur le marxisme ; mais dans ce monde, si nous appliquons un modèle totalement communiste, ils vont nous isoler, empêcher notre économie, et le gouvernement s’en rend compte. On ne peut pas imposer une constitution qui va contre l’ordre institutionnel mondial. Nous sommes insérés dans des rapports économiques avec les pays qui nous entourent, dans un monde dans lequel domine le capitalisme, le capital. Mais avec le capital, on peut faire des œuvres sociales, le capital peut servir à tous, pas seulement à quelques-uns. Nous pensons donc que cette constitution est un bon point de départ, c’est un processus. Si elle s’applique bien, c’est déjà une bonne chose, et on pourra l’améliorer. Les boliviens aiment la propriété privée. On ne peut pas l’abolir comme ça.
Que pensez-vous du gouvernement d’Evo Morales ?
Nous soutenons le gouvernement, même s’il n’est pas parfait. Il y a même beaucoup de gens, dans l’entourage du président, qui disent vouloir le changement, mais qui ne veulent pas vraiment de changement, qui conservent une logique de droite. Mais la perfection n’existe pas, il y aura toujours des « pommes pourries ». La constitution est une bonne base, mais ici la droite la descend en flamme. Ils mettent beaucoup d’argent dans les médias pour la calomnier, la critiquer. Jamais ils ne disent une chose positive. Et notre gouvernement fait des erreurs, ils manquent parfois d’expérience politique, comme des joueurs de foot un peu trop jeunes. Mais ils vont apprendre, et ils apprendront à éteindre ces feux qui brûlent ici, à Santa Cruz. Mais il faut qu’ils se dépêchent. Parce que la droite, comme ils ont tant de moyens, ils peuvent faire beaucoup de mal. Donc, nous appuyons le gouvernement et cette nouvelle constitution.
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