Nouvelle montée de tension en Bolivie

30 08 2008

La situation est actuellement tendue en Bolivie, suite aux barrages routiers établis depuis quatre jours dans la région du Chaco (sud-est) par des groupes affiliés aux autorités séparatistes des départements occidentaux, et suite au décret suprême émis la nuit de jeudi soir par le président Morales.
Les barrages ont été mis en place afin d’exiger du gouvernement qu’il annule une diminution de 30% de l’Impôts Direct sur les Hydrocarbures (IDH) que perçoivent les régions et que le gouvernement a redirigé en février afin de financer une retraite universelle. Bien que cette diminution de leurs recettes soit réelle, elle est faible en valeur relative, puisque l’IDH n’est pas la seule ressource des régions. Pour la préfecture de Tarija par exemple, la baisse se situe en-dessous des 2% des recettes globales. De plus, le budget des départements a littéralement explosé depuis deux ans, grâce à la nationalisation des hydrocarbures menée par le président Morales. La récupération de ces 30% - dont les autonomistes font une question de vie ou de mort - est donc clairement un prétexte pour dresser la population contre le gouvernement.
La situation a dégénéré hier et aujourd’hui (vendredi) à Yacuiba et Villamontes (est du département de Tarija), lorsque des groupes de paysans, d’indigènes, de commerçants ou encore de mères de famille sont allés demander aux jeunes autonomistes que soient levés les barrages, qui leur portent de graves préjudices et qu’une large part de la population considère injustifiés.
La situation s’est également tendue du fait que hier soir (jeudi), le président a émis un décret convoquant pour le 7 décembre le référendum sur l’approbation de la Nouvelle Constitution Politique de l’Etat (NCPE), l’élection des préfets de Cochabamba et La Paz (qui ont été révoqués le 10 août), ainsi que celles des sous-préfets et des conseillers départementaux. Si l’élection des deux préfets est conforme aux attentes de tous, les élections des autorités locales et la votation pour l’approbation de la NCPE sont loin de faire l’unanimité.
La Nouvelle Constitution est en effet jugée illégale et illégitime par les autorités autonomistes. Le président avait annoncé qu’une nouvelle tentative de conciliation serait menée avant qu’il ne convoque à la votation par décret. La nouvelle est donc assez surprenante. Il semble que le gouvernement ait décidé de passer à l’offensive, en s’appuyant sur sa nouvelle légitimité issue des urnes (rappelons qu’il a obtenu un soutien de 67% des citoyens lors du référendum révocatoire du 10 aout passé), ainsi que sur les mouvements sociaux, qui ont récemment haussé le ton quant à leurs demandes de poursuivre rapidement les réformes entamées. Or, si la Nouvelle Constitution est presque assurée de passer au niveau national, il est probable qu’elle soit repoussée dans les départements de Santa Cruz et du Béni, et que la votation soit serrée à Tarija. De plus, il est probable que l’opposition autonomiste s’oppose par tous les moyens à la tenue de cette votation -qu’elle juge illégale - dans ses départements. Il est fort possible que cette mesure soit un moyen de faire pression sur la droite, afin de l’obliger à négocier la comptabilisation des statuts autonomiques et de la NCPE avant le 7 décembre. Cette décision semble néanmoins risquée, en ce qu’elle risque bien de durcir encore les positions, et de générer de nouvelles violences, sans que soit garanti son succès.
Quant à l’élection directe par les provinces de leurs autorités locales et de leurs représentants au niveau départemental (sous-préfets et conseillers départementaux), il s’agit d’un changement important qui court-circuiterait l’autorité des préfets, qui désignent jusqu’à maintenant ces autorités. Si elle va bien dans le sens d’une plus grande autonomie locale, elle constitue également une attaque contre l’autorité des préfets. Le paradoxe est que si les préfets autonomistes dénoncent le centralisme lorsqu’il émane de La Paz, ils ne se gênent pas pour faire de même, refusant de laisser “leurs” provinces élire leurs autorités locales.
Ce décret est donc ressenti comme une véritable déclaration de guerre par les autorités autonomistes, qui ont immédiatement réagi en traitant le président Morales de « dictateur » et l’accusant de « violer les droits fondamentaux à la liberté et à la sécurité », ainsi que vouloir imposer un « état communiste ». Elles n’ont pas encore fait part des réponses concrètes qu’elles donneront, mais la récente saisie par la douane bolivienne de plusieurs centaines de casques et de boucliers anti-émeute destinés à la future et illégale police de Santa Cruz semble montrer le traitement que les autorités autonomistes préparent à leurs (nombreux) citoyens qui s’opposent à leurs projets.



Le jour du drapeau

18 08 2008

En Bolivie, il y a un jour pour tout et pour tous. Après le jour des mères, celui des pères, celui des profs, celui de l’océan, celui de la patrie, j’en passe et des meilleures, c’était aujourd’hui le jour du drapeau. Les écoles doivent défiler dans les quartier, devant les parents, et les élèves portent le drapeau bolivien. La pression sociale est forte, car il faut être propre et bien habillé, ce qui est difficile pour certains parents. A Creciendo, l’exigeance est la plus faible possible, c’est-à-dire chemise blanche, pantalon noir, souliers noirs, le tout propre et en bon état. Mais c’est déjà beaucoup pour certains parents…

Noé, Lina et Susanne ont participé à cet événement. Si Susanne n’était guère motivée, Noé et Lina étaient tout content, et ont porté avec fierté les couleurs de leur nouveau pays. Ils ont été les stars du défilé, tout les parents voulaient des photos avec nos enfants, oubliant presque parfois les leurs!

Noé et Lina défilent en tête du jardin d'enfants de Creciendo

Noé et Lina défilent en tête du jardin d'enfants de Creciendo



A Santa Cruz, en route vers un mini-coup d’état

18 08 2008

Après ce que les autorités autonomistes du département de Santa Cruz considèrent comme une victoire dans les urnes lors du référendum révocatoire du 10 août passé (rappelons que, si en termes général le département de Santa Cruz a effectivement révoqué le président Morales avec 59% des voix et approuvé la gestion de son « gouverneur » à 64%, 7 des 15 provinces ont cependant approuvé la gestion présidentielle), elles ont décidé d’accélérer le processus d’autonomie. Elles veulent mettre en application leur « statut autonomique » à la rédaction duquel les citoyens n’ont pas été appelés à participer et qui a été approuvé au mois de mai lors d’une consultation marquée par une victoire nette mais un très fort taux d’abstention, ainsi qu’une légalité discutée. Rappelons en effet que la votation s’était déroulée à l’encontre des décisions du parlement et de la cour électorale nationale, qui l’avaient déclarée illégale.
Afin de pouvoir mettre en application « la loi suprême du département », qui régirait entre autre la gestion des terres, des ressources naturelles (en particulier des hydrocarbures) ou encore des impôts – tous privilèges réservés à l’état central selon l’actuelle constitution, mais que les riches élites locales veulent pouvoir continuer à contrôler - l’un des points centraux est le contrôle de forces de l’ordre. Il est en effet difficile d’appliquer des « lois illégales » en présence des ces dernières. La police est nationale en Bolivie, et échappe donc au contrôle des élites locales. Le statut autonomique demande donc la création d’une police départementale. Il est en conséquence nécessaire pour l’oligarchie cruceña de se débarrasser d’une police loyale envers le gouvernement, et en plus composée majoritairement d’indiens.
Or, depuis plusieurs mois, la police est attaquée par les médias et les policiers sont insultés voire frappés dans la rue. Ainsi, le commandant de la police cruceña et son aide de camp ont été récemment roués de coups par des jeunes autonomistes, qui ont également tenté de prendre d’assaut le quartier général de la police.
C’est dans ce cadre qu’il faut analyser les heurts de cette semaine dans la capitale économique du pays, qui ont opposés des handicapés manipulés par les autonomistes et la police. Il faut noter que cette dernière ne semble pas excepte de toute responsabilités. Le délogement des handicapés qui occupaient les installations de l’entreprise publique de gestion des hydrocarbures afin de demander au gouvernement l’augmentation de leur rente n’a apparemment pas été menée avec tout le respect et les égards nécessaire. Plusieurs autres cas de violences et de corruption ont également été signalés. Il est cependant clair que cette situation n’est pas particulière à Santa Cruz. L’institution policière, dans tous les pays du monde, semble consubstantielle à l’utilisation régulièrement démesurée de la violence dont elle détient le monopole légal.
Il s’agit cependant clairement d’un plan de manipulation prévu de longue date, qui a consisté premièrement à mettre la police dans une position défensive, puis à la décrédibiliser aux yeux de l’opinion publique, pour finalement utiliser le mouvement des associations d’handicapés et leurs revendications – au demeurant légitimes –, afin d’obtenir le retrait des forces de l’ordre et d’avoir les coudées franche pour créer une police inféodées aux intérêts de l’élite locale.
Lors d’un discours très agressif, suite à ces violences, le préfet de Santa Cruz Ruben Costas a déclaré que « le prochain commandant départemental de la police sera placé sous le contrôle, sous les ordres et choisi avec l’approbation du commandant général du département, Ruben Costas ». Il a également attaqué le président, refusant de reconnaître sa large victoire électorale et déclarant que : « Nous vous disons, excellentissime assassin, président des Boliviens, que vous êtes le responsable, le vrai criminel, celui qui nous fait nous affronter y qui nous divise».
Les autorités autonomistes ont tombé le masque. Elles ont décidé de passer outre la loi – ce qu’elles font déjà depuis un moment – et de mener une sorte de mini-coup d’état dans leur département. Plusieurs personnalités ont déjà déclarés que, puisque le président a été révoqué dans le département, il n’a plus à y mettre les pieds.
Pour le moment, le gouvernement n’a réagi qu’en demandant au parlement d’approuver rapidement la rente demandée par les handicapés, et en déclarant vouloir intenter un procès au préfet et au président du Comité Civique pour agression à la police. La prochaine manche aura lieu mardi, puisque les départements autonomiques ont déclarés une « grève civique » contre le gouvernement.



La véritable divion est une division de classe

16 08 2008

Une petite analyse très intéressante sur la votation de dimanche, trouvée ce mercredi 13 août dans « La Prensa », grand quotidien de La Paz. Il est signé Lupe Cajias, une journaliste très connue. Elle a entre autre été « Mme Anticorruption » lors du gouvernement de Carlos Mesa, qui a précédé celui d’Evo Morales.

Je ne suis pas d’accord avec la interprétation selon laquelle les résultats du référendum révocatoire démontrent une division régionale du pays et, pire encore, un supposé « match nul catastrophique ». Au contraire, la victoire d’Evo Morales, président de la Bolivie, dans les campagnes de tout le pays ainsi que dans les zones périurbaines de tous les chefs-lieux départementaux, nous signale d’autres conclusions. Ce n’est pas seulement dans les lieux où habitent des immigrants « Collas * », mais également là où vivent des indigènes de différentes ethnies, ainsi que des personnes qui survivent avec des revenus très bas.
Le facteur principal est donc celui de classe et pas tellement le facteur ethnique, bien qu’indubitablement ceux qui ont la peau « couleur de la terre » (comme disait un paysan du département de Chuquisaca) se regardent dans le miroir et reconnaissent leur moi le plus profond dans le visage, la coupe de cheveux et la façon de parler du président Morales. « Evo Pueblo **» pourrait être le titre qui résume la victoire, et ce n’est pas là un simple credo politique. Morales a obtenu 80% d’approbation de la part des pauvres de tout le pays. Il est probable que des études plus détaillées montreraient l’association entre le revenu, les propriétés, la maison, le niveau d’éducation et le vote pour Evo. Les pauvres ne se sont pas laissés influencés par la propagande des médias urbains. Par contre, ils défendent de leur vie ce qu’ils considèrent comme « leur » gouvernement et « leur » président.

*terme désignant les indigènes des Andes, Aymara et Quechua; la vision actuellement dominante en Bolivie oppose les « Collas » aux « Cambas », habitants des plaines autours de Santa Cruz, d’origine « plus blanche» et donc plus « civilisés ».

**allusion à un film qui retrace la campagne politique d’Evo Morales, ses origines modestes et sa proximité d’avec le peuple.

Cette analyse est confirmée à Tarija par l’analyse fine de la votation au niveau local. Ainsi, des 6 provinces que comptent le département, c’est la seule province de Cercado – dans laquelle se trouve la ville de Tarija – qui a voté contre Evo Morales, à 60%. Les cinq autres provinces, rurales dans leur majorité, ont ratifié le président avec des scores compris entre 57% et 68%. On remarque également que 3 des 6 provinces ont répudié le préfet, et que ce sont les trois qui comptent les plus petites agglomérations.
Une analyse plus fine au niveau de la ville semble également révéler que le vote urbain n’est pas homogène, et qu’Evo Morales l’emporte largement dans les quartiers modestes, alors que ce sont le centre-ville et les quartiers aisés qui votent massivement contre lui. Or, si l’on peut dire qu’il existe une certaine ligne de démarcation intra-urbaine entre ceux qui ont voté « oui » et ceux qui ont voté « non » et qui suit en grande partie une division « ethnico-culturelle » (dans le sens qu’une partie importante des habitants des quartiers pauvres sont des migrants en provenance de l’altiplano - même si la plupart, comme dans notre quartier, vivent à Tarija depuis plus de 20 ans - alors que les quartiers centraux et aisés sont majoritairement habités par des Tarijeños “de souche »), il est clair que les campagnes sont quant à elles très majoritairement habitées par des tarijeños «de pure souche », comme ils disent eux-mêmes.
Comme en Suisse notre chère « barrière de roestis », la division de la Bolivie, si division il y a, n’est pas là où on l’imagine généralement. Elle est au moins autant sociale que régionale, et elle est en grande partie construite par les médias et les pouvoirs qui y trouvent leur intérêt. Ainsi en Bolivie, ce sont les pauvres qui ont voté pour Morales, qu’ils soient indigènes, métisses urbains sous-payés, ou modestes paysans de la vallée de Tarija, descendants de Conquistador.



Le président Morales sort largement victorieux du référendum révocatoire, mais le pays demeure divisé.

14 08 2008

Le président Evo Morales a obtenu une très nette victoire lors du référendum révocatoire de dimanche. Il a encore amélioré son excellente élection de 2005, lorsqu’il avait été élu avec 54 % des voix. Il a en effet été confirmé dans ses fonctions par 68% des boliviens. Cette amélioration de près de 15% est particulièrement impressionnante étant donné la dureté de l’opposition et le parti pris de la presque totalité des médias en sa défaveur. De plus, les rapports très positifs des différents observateurs internationaux – l’OEA a qualifié la votation « d’exemple pour le reste de l’Amérique » - ainsi que le taux de participation très élevé (84%, même s’il faut rappeler qu’en Bolivie le vote est obligatoire) donnent à cette victoire une grande légitimité.
Au niveau régional, le président a été ratifié dans six des neuf départements. Il obtient un « match nul technique» à Tarija (49,83%), et est soutenu par au moins 40% de la population dans les deux départements dans lesquels il a perdu. On remarque que ce sont surtout les citadins des villes des plaines qui sont opposées au président. Dans l’ensemble du pays, les campagnes ont massivement voté pour le premier président d’origine indigène.

En Bolivie, la plupart des locaux de vote sont dans des écoles

Comment souvent en Bolivie, on vote dans des écoles (Tarija, le 10 août)

Deux des préfets de l’opposition de droite, ceux de La Paz et de Cochabamba, ont été nettement révoqués. Etant donné le soutien dont jouit le président dans ces deux départements, il est probable que des candidats du MAS y soient prochainement élus.
Par contre, le noyau dur de l’opposition a également été confirmé dans ses fonctions, soit les préfets des quatre départements des plaines de l’est du pays. Néanmoins, on remarque qu’ils obtiennent dans leur fief un soutien qui est inférieur à celui dont jouit le président au niveau national.
Le pays reste donc de fait divisé en deux. D’un côté les départements andins majoritairement indigènes, dans lesquels la popularité du président est impressionnante, dépassant les 80%. De l’autre les terres basses, plus occidentalisées et moteurs économiques du pays. Là, si le soutien dont jouit Evo Morales est également important, la vie politique reste dominée par des autorités qui lui sont opposées, et qui recherchent à développer leur autonomie afin de conserver le pouvoir national perdu il y a deux ans et demi.
Dans un discours rassembleur et au ton mesuré, dans lequel il déclaré son respect pour ses opposants démocratiquement confirmés dans leurs fonctions, le président Morales a appelé au dialogue et à la conciliation. Il a entre autres proposé de travailler à rendre compatibles la Nouvelle Constitution (principal chantier de la gauche) et les statuts autonomiques des quatre départements orientaux. En effet, même si la légalité de ces statuts est très douteuse (ils ont été votés en marge de la loi, les votations ont souffert d’une très forte abstention et les citoyens n’ont pas été consultés pour leur rédaction), il semble qu’une majorité des habitants de ces départements appellent l’autonomie de leurs vœux.
Les préfets de l’opposition ont tous accepté de participer à ce dialogue, à part le préfet de Santa Cruz, fer de lance de l’opposition. Ce dernier a tenu dimanche soir un discours très agressif envers le gouvernement. Il a entre autres dénoncé le totalitarisme de l’ « oligarchie » (sic) du MAS et de son dictateur-président. Il n’a à aucun moment parlé de dialogue, mais bien de la mise en pratique de l’autonomie, avec par exemple la création d’une police locale, en flagrante contradiction avec la Constitution actuelle.
Il semble clair que la seule porte de sortie à la crise actuelle se trouve dans un grand accord qui réunisse la Nouvelle Constitution et l’autonomie départementale. La plus grande partie de la société, l’Eglise et les organisations sociales l’appellent de leurs vœux. Néanmoins, les pierres d’achoppement seront très nombreuses. Les principales seront à n’en pas douter la gestion des ressources naturelles. En effet, les richesses issues du gaz - qui jaillissent justement dans les départements opposés au président – comptent pour les principales rentrées de fond de toutes les institutions publiques. Et la répartition des terres, que la Nouvelle Constitution tente de rendre moins injuste, se heurte aux intérêts des grands propriétaires.



La continuité d’Evo Morales: un revers; article tiré d’un journal espagnol

14 08 2008

La continuité d’Evo Morales, un revers pour la Bolivie et l’Amérique hispanique

Editorial paru le 12 août dans La Razon, quotidien espagnol

Je me suis contenté de traduire cet article non-signé et de noter entre crochets les véritables erreurs, sans me prononcer sur toutes les affirmations ou mots avec lesquels je suis en désaccord.

Le référendum révocatoire en Bolivie n’a amené aucune avancée dans la crise que traverse de pays, divisé entre l’officialisme du président Evo Morales et le mouvement autonomiste de plusieurs gouverneurs régionaux. Le résultat de la consultation populaire sur les mandats a ratifié Morales, son vice-président, ainsi que cinq [en fait six] gouverneurs, dont la majorité sont dans l’opposition. Le « Caudillo*» andin a même obtenu un appui supérieur que lors des élections présidentielles de 2005, bien que ses principaux opposants, les dirigeants de Santa Cruz, Béni et Tarija soient sortis également renforcés. Si ce référendum a été proposé par le régime de Morales [c’est en réalité l’opposition de droite qui a proposé ce référendum] comme une sortie au conflit, le résultat a été un échec total, puisque la labyrinthe bolivien a à peine bougé. Après le scrutin, Morales a parlé de dialogue et de réconciliation, mais il n’est pas paru crédible ni sincère quand il a ensuite annoncé, au cri de « la patrie ou la mort, nous vaincrons », qu’il allait continuer sa politique de nationalisation et avec la nouvelle constitution communiste [la nouvelle constitution n’est en rien communiste, elle reconnaît, entre autres, la propriété privée comme un droit fondamental], origines de l’affrontement actuel. La victoire personnelle de Morales représente un revers important pour la Bolivie et pour l’Amérique Ibérique. Elle a donné de l’oxygène à ce populisme totalitaire d’inspiration castriste qui asphyxie la liberté et qui frustre les possibilités de progrès démocratique d’une société appauvrie.

* Terme espagnol désignant un chef de guerre, et par extension en Amérique Latine un dictateur populaire. « El Caudillo » était le titre du général Franco.



Barrière de chuño … ou simple rideau?

12 08 2008

Si les résultats que je communiquais hier n’ont pas fondamentalement changé, il semble que la Bolivie soit en fait moins partagée que je ne l’annonçais. En effet, le soutien au président dans les départements “autonomistes” n’est apparemment pas aussi faible qu’annoncé, alors que le soutien aux préfets n’est pas aussi élevé que prévu.

Ainsi, depuis ce soir sont connus les résultats finaux pour un seul département, celui de Tarija. Evo y obtient un soutien de 49,83%, dans un département qui lui est notoirement hostile! Il ne lui a manqué que 650 voix pour être ratifié à Tarija!Le préfet quand à lui ne récolte “plus que” 58% des voix.

Comme les résultats qui manquent encore pour les huit autres départements sont ceux des locaux de vote des campagnes, normallement plus favorables au président que les villes, on peut encore espérer une amélioration du score nacional du président, qui est ce soir de 64,4% (après dépouillement de 70% des locaux de vote), soit 11% de plus que lors de l’élection de 2005.

A noter également les tons extrèmement différents des discours d’hier soir. Au ton rassembleur du président, qui a publiquement reconnu la victoire des préfets de l’opposition et a appelé à un dialogue sincère afin de rendre compatible la nouvelle constitution et les statuts autonomiques, a répondu le discours très agressif du préfet de Santa Cruz, qui a dénoncé le totalitarisme de l’oligarchie du MAS et de son dictateur-président. Il n’a à aucun moment parlé de dialogue, mais bien de la mise en pratique de l’autonomie, avec par exemple la creation d’un police Cruceña. Sur la place centrale de Santa Cruz, lors de la fête d’hier soir, une immense banderole disait “Vive la race cruceña”…
Si il y a encore loin à un pays juste, la barrière de chuño n’est peut être qu’un frèle rideau…



Une “barrière de chuño” coupe le Bolivie en deux

11 08 2008

La Bolivie ressort profondément divisée du référendum révocatoire qui a eu lieu aujourd’hui. A tel point que, pour filer une métaphore toute helvétique, on peut dire que le pays est coupé en deux par une « barrière de chuño », du nom de ces pommes de terre déshydratées, typique de l’altiplano. Si les résultats officiels ne seront pas connus avant une semaine, les sondages à la sortie des bureaux de vote sont assez nets pour que des changements profonds soient peu probables. Selon les informations disponibles ce soir, la journée de votation s’est déroulée dans le calme, malgré certains problèmes techniques et quelques plaintes pour fraude (provenant principalement de la droite). Selon les observateurs, nationaux et internationaux, la votation s’est déroulée dans des conditions tout-à-fait correctes.

D’un côté, le président Morales a été largement confirmé dans ses fonctions. Il a substantiellement amélioré son excellent score de 2005 - il avait été le premier président élu au premier tour avec 54% des voix - en remportant cette fois plus de 60% des suffrages au niveau national. Dans les quatre départements andins, il a même été plébiscité avec des scores oscillants entre 70% et 85%.

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Résultats  pour la continuité du président et le vice-président (Résultats non-officiels, tirés de sondages à la sortie des locaux de vote. Source: El Deber, quotidien de Santa Cruz)

Mais de l’autre côté, les quatre préfets de l’est du pays - qui représentent le cœur de l’opposition à Evo Morales - ont été largement confirmés dans leur fonction, avec des scores compris entre 60% et jusqu’à 80% pour le préfet de Santa Cruz. Ils améliorent également de façon très nette leur score de 2005. De plus, dans trois de ces quatre départements - auxquels il faut ajouter celui de Chuquisaca (Sucre) - le président Morales a été largement désavoué, avec des scores oscillant entre 60% et 70% de rejet.

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Résultats pour la confirmation des préfets (source: El Deber, quotiden de Santa Cruz; sondages)

On peut également noter que des 10 autorités qui devaient remettre leur mandat en jeu (le président et le vice-président ainsi que huit des neuf préfets), seuls trois seront apparemment révoqués. Cela semble en tout cas clair pour les préfets de Cochabamba et de La Paz, qui étaient opposés au gouvernement, et qui sont donnés largement perdants ce soir.
Le gouvernement d’Evo Morales se retrouve donc avec une assise renforcée dans ses fiefs de l’altiplano. Etant donné les excellents scores du président dans les trois départements andins dans lesquels les préfets ont été révoqués, il est très probable que le MAS y gagne les prochaines élections. Les quatre départements andins de La Paz, Oruro, Potosi et Cochabamba sont donc très nettement acquis au gouvernement. Par contre, quatre des cinq départements des plaines occidentales (Beni, Santa Cruz, Tarija et Chuquisaca) soutiennent nettement la droite autonomiste en place et rejettent l’autorité d’Evo Morales. Le petit département amazonien du Pando fait figure d’exception, puisqu’il soutient en même temps sont préfet autonomiste et le président Morales, tout deux avec des scores d’environ 55%.
Si ce référendum aura au moins eu le mérite d’éclaircir la situation et de clarifier l’état des forces en présence, il semble difficile d’être optimiste quant à l’avenir immédiat du pays. Les deux parties, renforcées dans leurs assises, vont probablement avancer chacune de leur côté dans leur programme, et il semble très difficile de les (ré)concilier à court terme. Les départements orientaux vont avancer vers leur autonomie qui, bien que légitimement renforcée par la votation d’aujourd’hui, demeure illégale. Pour ces autorités, le président Morales ayant été révoqué dans leurs départements, il n’y jouit plus d’aucune autorité. Le gouvernement va quant à lui probablement s’atteler à la tâche de faire avancer la Nouvelle Constitution. Or, dans l’état actuel, il est très probable que, si bien elle sera acceptée au niveau national, elle n’est pas ressentie comme légitime dans les départements occidentaux et risque fort d’y être assez largement rejetée.
On voit néanmoins mal comment la Bolivie du futur pourrait ne pas concilier un régime d’autonomie pour ses départements avec une nouvelle constitution « progressiste ». Idéalement, les négociations qui devraient s’ouvrir rapidement devraient viser à compatibiliser les statuts autonomiques des départements orientaux (considérés illégaux par le gouvernement) avec la Nouvelle Constitution (considérée illégale par la droite). Les pierres d’achoppement ne manqueront, dont les principales seront à n’en pas douter la gestion des ressources naturelles et des terres.



La Bolivie se prépare à voter

9 08 2008

La Bolivie se prépare pour une journée importante demain dimanche. L’athmosphère générale est plutôt calme dans le pays. Les blocus qui tendaient l’ambiance politique dans la région d’Oruro (région minière de l’altiplano) ont été levés, suite à un temps mort décrété entre le gouvernement et les syndicats de mineurs, en désaccord quand au nouveau projet de loi sur les retraires.

Certains dirigeants de l’opposition de droite sont depuis deux jours en grève de la faim (ou “au régime”, selon l’expression du président Morales) pour protester contre le gouvernement, en particulier contre la “confisquation” de certains fonds en provenance des hydrocarbures. Selon les autorités autonomistes, cela n’auraient rien à voir avec le référendum de demain. Néanmoins, des appels au boicot ont été fait, et le gouvernement déclare craindre que “les groupes de choc de la droite n’empêchent les citoyens de voter dans certaines zones du pays”. Il semble néanmoins que la très grande majorité des boliviens considèrent ce scrutin comme imminement légitime, et il est peu probable que des violences massives pour empêcher le vote aient lieu.

A Tarija, un petit groupe de personnes se trouve également en grève de la faim. Les autorités autonomistes avaient déclarés hier une nouvelle “grève civique” contre le gouvernement. Malgré les habituels menaces et pressions de toute sorte afin d’obliger les gens à participer à la grève (belle leçon de “démocratie”) et si le centre-ville était effectivement peu fréquenté par les voitures et la plupart des commerces fermés, il y avait peu de monde sur la place centrale - lieu de réunion des autonomistes dans de tels cas -, et les quartiers périphériques ont vécu une journée relativement normale.

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L’accès à la place principale est interdit aux véhicules par une immense banderolle aux couleurs de Tarija

Quant au président, il semble très probable qu’il soit confirmé dans ses fonctions. Les inconnues consistent en son taux de réelection et au soutien dont il jouira dans les départements “autonomistes”. Certaines autorités départementales n’ont pas hésité à déclarer que “au cas oû Evo Morales soit révoqué dans notre département, il faudra considérer qu’il n’y jouira plus d’aucune autorité.” Des côtés de préfets - qui remettent également leur mandat en jeu - il est possible que certains soient révoqués, z compris des préfets affiliés au parti du gouvernement, bien que, dans leur cas, la remise en cause soit due à des critiques personelles à leur gestion et non pas à leur affiliation politique. De plus, un doute existe quand au nombre de voix nécessaire à leur révoquation: doit-il être plus élevé que lors de l’élection, ou doit-il être de 50%? Comme il est bien possible que certains optiennent des scores situés entre les deux pourcentages, des futurs litiges politicaux-légaux ne sont donc pas à exclure dans les prochains jours.

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Les bureaux du MAS ont été récemment tagués par les jeunes de droite:

EVO ASSASSIN; MORT AU MAS; NON A LA DICTATURE, etc.

Jeudi, le gouvernement a imposé un décret visant à minimiser les risques de violence lors de la votation. Sont entre autre interdit pour 60 heures la vente et la consommation d’alcool, dans n’importe quel lieu public comme dans les lieux privés;

il est également interdit de “porter des armes, des objets pointus ou dangereux, de faire des spectacles publiques, de transporter des personnes d’un local de vote à un autre. Ce dimanche, il  sera également interdit de voyager dans le pays. Seront amendés les citoyens qui ne sont pas inscrits pour la votation, qui inciteraient ou réaliseraient des manifestations, des réunions ou de la propagande politique à proximité des locaux de vote.” On notera encore et en passant qu’en Bolive le vote est obligatoire, et que ces limitations sont aussi habituelles pour les boliviens … que surprenantes pour nous



La Bolivie fête ses 183 ans dans la tension

6 08 2008

La Bolivie fête aujourd’hui les 183 ans de son indépendance. C’est en effet en 1825 que l’ancienne Audience de Charcas obtenait son indépendance de la Couronne espagnole. Elle a été la dernière grande région à obtenir sa liberté, alors que c’est justement en son sein, dans l’actuelle Sucre, qu’ont retentit les premiers cris pour la liberté, à l’aube du XIXe siècle. Cependant, l’ambiance n’est pas seulement à la fête. Hier, deux mineurs sont morts lors d’heurs avec la police, près de la principale mine d’étain du pays, sur l’altiplano. Les mineurs bloquaient depuis deux jours la route, pour protester contre le projet de retraite du gouvernement, trop « néo-libéral » à leur goût. Ils demandent entre autre que la Zurich Assurance – qui gère les fonds de pension – soit expulsée et que les fonds soient gérés par l’Etat. Le gouvernement a assuré que les policiers n’étaient pas équipés d’armes létales, alors que les mineurs dénoncent la violence de la police.
A Tarija, se sont des jeunes autonomistes qui ont attaqué les bureaux des impôts (nationaux) et de l’Immigration. Puis, ils se sont regroupés avec des autorités locales, et ont attaqués l’aéroport, afin d’empêcher la venue du président Evo Morales, ainsi que de la présidente Argentine Fernandez et le président vénézuélien Chavez. Au prix de plusieurs blessés des deux côtés, la police a réussi à maintenir les jeunes excités en dehors du périmètre de l’aéroport, mais les trois présidents ont décidés de remettre leur réunion à des jours meilleurs.
Il faut dire que la tension est en train de monter en vue du référendum de dimanche. Le peuple bolivien est appelé à se prononcer sur le premier référendum révocatoire que connait les pays. Il s’agit pour les citoyens de confirmer ou d’infirmer leur confiance dans leur président, ainsi que dans leurs autorités locales. L’opposition de droite, représentée par les préfets des départements de l’est du pays, avait elle-même proposé cette solution en fin d’année passée, afin d’y voir plus clair. Mais dans les dernières semaines, suite à des sondages défavorables, ils se sont refusés à participer, puis ont fait volte-face quelques jours plus tard. Seul le préfet de Cochabamba – qui semble assuré de perdre – continue dans son refus de se soumettre au vote populaire.
Si de nombreuses personnes - des deux côtés de l’échiquier politique – considèrent que cette votation n’apportera rien d’autre qu’un regain de tension sous la forme d’une crispation des positions, on peut néanmoins espérer que la situation s’en trouvera clarifiée. En effet, le simple fait de savoir quelle proportion des citoyens soutient chaque partie pourrait permettre de poser les futures – et inévitables – négociations sur un rapport de force clair. En effet, le futur de la Bolivie passera probablement par une solution négociée, qui devrait voir coexister l’autonomie départementale (principale cheval de bataille de la droite) et la nouvelle Constitution (principale demande de la gauche).