De l’appui apporté à de nombreux coups d’états ayant renversé des gouvernements démocratiquement élus - on peut penser à celui de Jacobo Arbenz au Guatemala en 1954, à celui de Salvador Allende au Chili en 1972 ou encore à celui, avorté, de 2002 contre Hugo Chavez – au soutien des régimes dictatoriaux et sanguinaires des années 70 (Bolivie, Argentine, Brésil, Uruguay, Paraguay, etc.), en passant par la sale guerre contre le Nicaragua sandiniste des années 80, la liste est longue des ingérences étasuniennes dans les affaires internes des Etats latino-américains. On pourrait penser que cette attitude est actuellement en diminution, étant donné les soucis que l’administration Bush rencontre en Irak et en Afghanistan, ainsi que le fait qu’aujourd’hui la plupart des gouvernements latino-américains se situent à gauche de l’échiquier politique. Or, il semble qu’il n’en soit rien.
Le parti du président Morales et les différents mouvements sociaux dénoncent depuis de nombreuses années l’ingérence américaine dans les affaires intérieures boliviennes. Dans les années 1990, c’est principalement sous le couvert de la lutte contre le narcotrafic - et donc contre la culture de la coca - qu’ont été porté les efforts étasuniens visant à ce que la Bolivie adopte des mesures économiques et sociales allant dans un sens libéral favorable aux intérêts économiques américains. Les gouvernements de droite étaient en effet très proches de l’Ambassade US, en particulier dans la lutte contre les cultivateurs de coca, qui a causé plusieurs dizaines de morts.
En 2001, lors de la campagne électorale pour la présidence, l’ambassadeur américain s’était publiquement exprimé pour signaler aux boliviens qu’ils pouvaient voter pour qui ils voulaient, mais que « s’ils élisaient Evo Morales, ils auraient des problèmes ». Prenant acte que les décisions importantes pour son pays se prenaient à l’ambassade US, le candidat Morales avait refusé de débattre avec les autres candidats et demandé une rencontre avec l’ambassadeur. Il avait argué « préférer parler directement avec le patron du cirque !» Il était alors arrivé en deuxième position, juste derrière Gonzalo Sanchez de Lozada, qui devra renoncer à son mandat sous les morts et la pression populaire deux ans plus tard.
Depuis l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales, en janvier 2006, les relations entre les gouvernements bolivien et étasunien se sont fortement refroidies. Et les choses se sont encore plus détériorées ces derniers temps, le gouvernement ayant déclaré « persona non grata » l’ambassadeur américain à La Paz, et lui ayant donné 72 heures pour quitter le pays. Dans la droite ligne de ses activités précédentes en ex-Yougoslavie, il est accusé par le gouvernement bolivien d’être « un spécialiste en démembrement d’état » et d’appuyer directement l’opposition de droite dans ses velléités autonomistes violentes et illégales ainsi que dans son travail de sape contre le gouvernement. En retour, les Etats-Unis ont également renvoyé l’ambassadeur bolivien, ont inscrit la Bolivie sur le liste noire des pays ne luttant pas assez efficacement contre le narco-trafique, et ont menacé de supprimer certaines aides économiques, en particulier sur l’exportation de tissus boliviens. Le gouvernement d’Evo Morales dénonce régulièrement l’augmentation des ingérences étasuniennes dans la politique intérieure bolivienne. Ces derniers temps, plusieurs éléments sont venus confirmer ces accusations.
En début d’année, un étudiant étasunien bénéficiant d’une bourse de l’état a dénoncé publiquement que l’Ambassade lui avait demandé d’espionner les cubains et les vénézuéliens en Bolivie. Il a déclaré à la presse que : « J’ai été emmené à un briefing de sécurité à l’étage de sécurité de l’ambassade. […] La plus grande partie de l’entretien a porté sur des sujets « standards » et normaux […] mais la partie qui a retenu mon attention a été quand il m’a été dit : « Si vous rencontrez sur le terrain des cubains ou des vénézuéliens, comme des médecins ou des chercheurs, l’ambassade aimerait que vous nous rapportiez leurs noms et où ils opèrent. Nous savons qu’ils sont là, nous voulons les surveiller. »
Selon le journaliste étasunien Jean Friedman-Rudovsky, qui a mené une enquête suite à cette dénonciation, le cas n’est pas isolé. Selon lui, plusieurs membres du Corps de la Paix (une grande organisation financée par le gouvernement US et qui envoie des volontaires pour trois ans dans de nombreux pays du sud) ont reçu la même demande. L’ambassade, qui avait toujours nié ces accusations, a admis les faits après cette dénonciation, mais a signalé qu’il s’agissait « d’une erreur ». Néanmoins, la personne qui a fait ces demandes aux jeunes volontaires est toujours en poste à l’ambassade.
De son côté, le Center for Economic and Policy Research (Centre pour la Recherche Economique et Politique, un institut de recherche étasunien indépendant, qui comprend des grands noms, comme celui de Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie), dénonce que USAID (l’agence américaine de développement, dépendant du gouvernement) et la National Endowment for Democracy (entité privée, mais très largement financée par le gouvernement) financent principalement des groupes opposés au gouvernement, et qu’un grave manque de transparence caractérise certaines de leurs activités. Le co-directeur du CEPR a signalé que : « Washington a décidé d’envelopper ses liens avec l’opposition bolivienne dans le secret, et cela nuit à la confiance entre les gouvernements bolivien et étasunien. Si Washington n’a rien à cacher au sujet de qui il appuie financièrement et avec qui il travaille, alors il devrait révéler de quels groupes il s’agit. » Malgré de nombreuses demandes faites selon les normes légales du « Freedom of Information Act », le gouvernement n’a pas révélé les noms de toutes les organisations qui bénéficient des fonds de l’USAID. Or, la Bolivie est un grand bénéficiaire de cette aide, qui se chiffre en millions de dollars. « USAID n’est pas supposé être une organisation clandestine […] mais en ne révélant pas où va l’argent du contribuable et en apportant une aide clandestine à des groupes qui sont très probablement dans l’opposition, cela donne l’impression que les USA contribuent aux efforts de déstabilisation du gouvernement bolivien » dénonce l’organisation.
Citant des documents officiels déclassifiés, le journaliste étasunien Benjamin Dangl montre que ces tentatives ne datent pas d’hier. Ainsi, un document déclassé de l’ambassade US de La Paz, daté de 2002, indique qu’« un projet de réforme des partis politiques se fixe pour but de mettre en application une loi bolivienne visant, sur le long terme, à aider à construire des partis politiques modérés et pro-démocratie qui pourraient servir de contrepoids au radical MAS ou à ses successeurs. » Selon ce journaliste, ce document et d’autres montrent clairement que « depuis au moins 4 ou 5 ans le gouvernement US a cherché à affaiblir l’influence du parti d’Evo Morales. Et, depuis son élection, le gouvernement a agi de façon à renforcer des organisations de droite dans tout le pays, à travers des financements de l’USAID. Pour la seule année 2006, il a été versé environ 4 millions et demi de dollars, pour aider les préfectures départementales à agir de façon plus stratégique et à travailler en vue d’une décentralisation et d’une autonomie vis-à-vis du gouvernement central. »
L’avocate et chercheure vénézolano-étasunienne Eva Golinger dénonce que la NED « a établi une forte présence dans les partis politiques traditionnels de droite […] et a commencé à investir des millions de dollars en aide financière et en conseil stratégique afin de renforcer le mouvement d’opposition et tenter de créer (acheter) des personnalités indigènes qui puissent contrebalancer la popularité d’Evo Morales. »
Un autre journaliste et chercheur indépendant américain, Jeremy Bigwood, dénonce également, sur la base de documents officiels déclassés, une série d’ingérences. Il s’agit par exemple d’un document préparé en 2002 par l’ambassade américaine à La Paz pour l’administration US en vue d’une visite de l’ex-président de droite pro-américain Jorge Quiroga. Ce document visait à lui faire savoir qu’un accord entre le gouvernement et les cultivateurs de coca sur un arrêt de l’éradication de la coca « nous préoccupe beaucoup. Nous pensons qu’une réponse forte et continue aurait pu affaiblir encore plus la base politique d’Evo Morales. »
Certains documents montrent explicitement la participation, voire le rôle primordial de la NED dans la création d’organisations de droite opposées au gouvernement, comme la aujourd’hui puissante Chambre du Commerce de Santa Cruz (CAINCO). D’autres prouvent les liens créés par le gouvernement US avec des groupes indigènes du Chapare (région productrice de coca et bastion d’Evo Morales) ainsi que des départements autonomistes, à travers l’USAID, en vue de créer un front commun anti-Morales et anti-MAS. Selon Bigwood, « ces documents prouvent clairement que le gouvernement US, à travers ses différentes entités – particulièrement USAID – a et continue à conspirer contre le gouvernement bolivien légal et démocratiquement élu. […] USAID fait en Bolivie ce qu’elle a fait au Vénézuela … aider l’opposition. »
Il n’y a en effet pas que la Bolivie qui subisse ce genre d’attaques. De nombreux journalistes, comme les gouvernements latino-américains et les mouvements sociaux concernés, dénoncent ce type d’ingérence du gouvernement US dans de nombreux autres pays de la région. Il est probable que la vague de fond qui pousse les citoyens latino-américains à élire depuis quelques années des gouvernements de gauche - qui ne sont plus alignés et inféodés aux USA – pousse le gouvernement US à chercher d’autres types de solutions pour la défense de ses intérêts stratégiques. Il ne faut pas oublier en effet que derrière ces mouvements se cachent des intérêts économiques : le contrôle du pétrole au Vénézuela et en Equateur, du gaz en Bolivie, ou encore des immenses et très diverses ressources naturelles de l’Amazonie, sont au cœur des préoccupations des Etats-Unis. Le nombre croissant de pays qui quittent leur orbite et qui, pire encore, se dotent d’organisations politiques et/ou économiques permettant d’augmenter leur indépendance est en effet ressenti comme un grave problème pour les USA. S’il semble que ces derniers n’aient pas dit leur dernier mot, on peut néanmoins espérer que ces processus mûriront et que ces pays sauront s’organiser et s’entre-aider afin de créer un hémisphère – et pourquoi pas un monde – un peu différent, un peu meilleur, un peu plus juste.
Sources : les sites internet personnels des journalistes cités et ceux de diverses organisations reproduisant leurs articles et interviews.
Commentaires récents