La fête des vendanges

21 03 2009

au-milieu-du-vignoble

Au coeur du vignoble de Tarija

Hémisphère sud oblige, le mois de mars est celui des vendanges à Tarija, qui compte la plus grande région viticole de Bolivie, et les vignobles les plus hauts du monde. Chaque année, le petit village de Concepcion, au centre des vignobles de la vallée centrale de Tarija, fait la fête durant quelques jours pour célébrer la récolte. Nous en avons donc fait le but de l’excursion familiale de ce samedi.

Pour la deuxième année consécutive, la municipalité organise “la rencontre du vin et de l’art”. S’ajoutant à la fête traditionelle, une quinzaine d’artistes boliviens, mais aussi chiliens, argentins ou encore brésiliens, sont invités à venir au peindre ou sculpter en plein air, sur la petite place du village. Durant une semaine, ils travaillent sur cette jolie place quasi déserte, plantée de beaux arbres et entourée de maison de terre crue, sous l’oeil étonné des rares passants.

Lina admire une peinture d'une "chapaca", la femme de la région en habits traditionnels

Lina admire la peinture d'une "chapaca" en habits traditionnels

Et le week-end, c’est la fête. De nombreuses personnes, parfois peu habituées à l’art, déambulent l’air étonné entre peintures et sculpture, avant de se diriger vers les plus traditionnels stands de nourritures en plein air, les dégustations, les restaurants et les vendeurs ambulants, les discours et la musique officiels.

Les deux grands garçons font du sport dans le coin réservé aux enfants

Les garçons font du sport dans le coin réservé aux enfants

Ce samedi en début d’après-midi, le village était encore calme, bien que les derniers préparatifs battaient leur plein. On a quand même pu déguster un petit vin “patero”, le vin produit de manière traditionnelle dans de jolies petites caves de terre crue dans lesquelles trônent des cuves et des fûts en bois patinés par le temps . Le raisin est y encore foulé au pied, d’où son nom. L’atmosphère y est fort sympathique, quoique la vinasse y soit par contre peu gouleyante selon nos palais d’occidentaux modernes. Si l’on a de la chance, c’est une sorte de Porto doucereux et madéré, si l’on en a pas, c’est à une sorte de vinaigre que l’on a droit!

Luca s'intéresse de prêt aux fûts de chêne...

Luca visite une cave

L’élection de “miss vendanges”, le foulage du raisin sur l’estrade ou les concerts de musique folklorique, batteront leur plein samedi soir et dimanche, jusqu’à point d’heure, en une fête dont les boliviens - et en particulier les habitants de Tarija - ont le secret.



Saleté, propreté et relativité

20 03 2009

Ici à Tarija – comme probablement dans tous les pays du sud – le regard du voyageur occidental – suisse en particulier – est frappé par la saleté générale. Déchets dans les rues, plastiques à tous vents, décharges à ciel ouvert, maisons à moitié terminées, rivières qui n’invitent guère à la baignade, tout cela nous fait froncer les sourcils, détourner la tête, ou nous boucher le nez. Nous nous faisons parfois la remarque à nous-mêmes, et nous l’avons entendue de la part de nos visites. Et pourtant, Tarija est une des villes les plus propres de Bolivie. En tout cas, le contraste avec une Suisse (presque) partout « propre en ordre » est frappant.
Cependant, cette façon de voir les choses se focalise en quelque sorte sur les détails. Certes, les pays du sud sont en apparence plus « sales » que ceux du Nord. Mais si l’on adopte un point de vue « global », cette impression change du tout au tout. En effet, toutes les études écologiques montrent que les pays du Nord sont en réalité beaucoup plus « sales » (c’est-à-dire, polluants) que les pays du sud. Aujourd’hui, et ce depuis deux siècles qu’a débuté la révolution industrielle, l’occident produit la majorité des déchets de toute sorte, du CO2 aux déchets nucléaires, en passant par les déchets toxiques. Le 20% de l’humanité que nous représentons consomme 85% des richesses produites, et génère donc également environ 85% de la pollution mondiale.
Cela peut s’exprimer de plusieurs façons, grâce par exemple à la très pédagogique « empreinte écologique ». Cette dernière nous enseigne que, si tous les êtres humains vivaient comme des Suisses, il nous faudrait au moins 4 planètes pour supporter cette boulimie de matières premières et la gigantesque pollution qui en découlerait. Alors que si tous les êtres humains vivaient comme des Boliviens, une demi-planète nous suffirait presque. Dit autrement : la Terre pourrait supporter la « saleté » d’environ 10 milliards de Boliviens, mais elle ne survirait qu’à celle de seulement 2 milliards de Suisses… Si l’on va aux extrêmes, une humanité d’Etasuniens aurait besoin d’au moins 7 planètes pour survivre, alors que celle qui ne serait composée que de Haïtiens se contenterait d’un tiers de planète. Ce qui revient à dire que la Terre ne peut abriter qu’un milliard de personnes qui vivraient comme des Nord-américains, mais qu’elle pourrait en accueillir 20 milliards si elles vivaient comme des Haïtiens.
Bien sûr, la plupart d’entre nous préfèrent - a priori en tout cas - vivre comme un Suisse que comme un Bolivien. On pourrait discuter de l’objectivité de cette idée, en considérant par exemple les taux de suicide, de dépression, de consommation de tranquillisants et d’antidépresseurs, ou en constatant simplement dans la vie de tous les jours que les Boliviens n’ont pas l’air plus malheureux que nous, bien au contraire. Mais ce n’est pas là le but de cet article. On admettra donc pour le moment qu’il vaut mieux être né en Suisse qu’en Bolivie. Et l’on se demandera plutôt s’il existe un pays dans lequel on vit bien, sans que ce mode de vie ne soit insupportable pour la planète, un pays qui soit « vraiment propre » et qui ne contente pas de « laver plus blanc ».
Pour ce faire, il faudrait trouver et croiser deux indices, l’un que l’on pourrait appeler « l’indice du bien-vivre » et l’autre « indice de soutenabilité ». En ce qui concerne le deuxième indice, il me semble que l’on peut sans trop de problème utiliser l’indice de l’empreinte écologique. Il est critiquable – et critiqué – mais il est généralement admis qu’il donne une bonne idée, et il est utilisé par de nombreux gouvernements, comme le gouvernement suisse par exemple. Pour simplifier, en partant de la superficie bio-productive de la Terre, il permet d’exprimer le nombre de planètes qui seraient nécessaires si tous les êtres humains vivaient de telle ou telle façon.
Pour ce qui est de l’ « indice du bien-vivre », c’est bien sûr une autre paire de manches, de par la subjectivité même du concept de « bien-vivre. Pour tenter néanmoins la poursuite de la réflexion, je propose d’utiliser, à défaut de mieux, l’Indice de Développement Humain des Nations Unies. Egalement critiquable et critiqué, il émane néanmoins d’une institution qui jouit d’un certain sérieux, d’une certaine respectabilité, et qui ne semble pas trop alignée sur des positions idéologiques. Cet indice inclut trois variables : la santé/longévité (espérance de vie), l’éducation (taux d’analphabétisme et de scolarisation), ainsi que le niveau de vie matériel (PIB par habitant rapporté au pouvoir d’achat). Cela s’exprime par des niveaux de « développement humain », traduit par des valeurs allant de 0 (très mauvais) à 1 (excellent).
Le croisement de ces deux indices peut être effectué de la manière suivante : sur l’axe horizontal figure l’indice de développement humain. Plus un pays est placé à gauche du graphique, plus son développement humain est bas. Plus il placé à droite, plus il est élevé. Les nations Unies divisent les pays en trois groupe, selon que leur IDH est faible (à gauche), moyen (au milieu) ou élevé (à droite).
L’axe vertical représente l’empreinte écologique. Plus un pays se situe « bas », plus il est véritablement « durable ». Plus il s’élève, plus il compromet gravement l’état de santé de la planète. L’équilibre est figuré par un traitillé horizontal rouge : au-dessus, insoutenable, au-dessous, soutenable.
La « cible », c’est-à-dire l’optimum d’un « développement humain élevé » qui respecte les ressources disponibles de la planète, est figuré par la zone verte en bas à droite du graphique.

graphique-idh-empreinte-eco1

On s’aperçoit que les pays placés sur ce graphique forment différents sous-groupes. Par exemple, la plupart des pays africains se situent en bas et au centre, ce qui signifient qu’ils sont « écologiques », mais qu’ils offrent un niveau de vie matérielle précaire. Les pays occidentaux, par contre, se situent en haut à droite, ce qui signifie qu’ils offrent un bon développement humain, mais qu’ils sont des « prédateurs écologiques ». A noter que l’on peut les diviser en deux sous-groupes : l’Europe continentale d’un côté, et les pays anglo-saxons qui, pour des IDH comparables, sont encore nettement plus voraces.
Y’a-t-il un seul pays qui se situe proche, voire dans la « cible » ? Étonnamment, la réponse est positive. Il existe un groupe de pays qui se retrouve assez proche de l’optimum, qui est celui des pays latino-américains. Et un seul pays, selon ces deux indices, qui offre à ces citoyens un développement humain élevé sans mettre en danger l’équilibre écologique planétaire, c’est Cuba !
Signalons en passant que ce bon résultat, si on l’accepte, n’est pas entièrement dû à un choix. Si l’IDH élevé de Cuba résulte d’une politique consciente de soins et d’éducation pour tous, sa faible empreinte écologique est principalement due au blocus étasunien, et pas à un véritable choix écologique des autorités cubaines. Ce n’est pas non plus mon but ici de discuter du régime cubain, de savoir si les conditions politiques de l’île permettent ou non de la considérer comme ayant véritablement un bon développement humain.
Quel que soit l’avis que l’on ait sur Cuba, c’est apparemment un pays qui détient certaines clés pour le plus grand problème que l’humanité doit affronter au XXIe siècle. S’il ne s’agit pas de proposer une « cubanisation » du monde, il serait également suicidaire de ne pas étudier le modèle cubain afin d’en tirer des réflexions et des enseignements pour les profonds changements dont nos sociétés ont besoin.
On peut noter également, comme le fait le WWF dans son rapport 2006 (qui présente un graphique similaire), que l’évolution historique des pays dans ce graphique - qui correspond au progrès dans son sens occidental - tend à faire se déplacer les pays vers la droite et vers le haut. Néanmoins, à partir d’un certain moment, les pays « montent » de plus en plus, sans pour autant se déplacer vers la droite.
On peut conclure de ces observations que le développement à l’occidentale mène à une impasse. La machine s’est emballée, et l’on ne parvient pas à lui faire changer de direction. Non seulement le développement n’amène pas nécessairement un véritable mieux-vivre à ceux qui en jouissent, non seulement détruit-il la planète et empiète sur les droits des générations futures, mais en plus il est tel que seule une petite minorité privilégiée peut en jouir. Il s’agit donc de proposer et surtout de mettre en place un autre (ou des autres) système socio-économique, qui permettent en même temps d’offrir des conditions de vie dignes à l’ensemble des êtres humains, tout en préservant notre planète.
L’humanité de ce début de millénaire se trouve à une croisée de chemins. Le vieux système est épuisé, il est nécessaire d’en accoucher un autre. Comme peut-être au XVIIIe siècle, lorsque les Lumières accouchèrent de la démocratie. Il est peu probable qu’en 1750 de nombreux Français, en pleine monarchie, pouvaient ne seraient-ce qu’imaginer cette révolution. Pourtant, sur la base d’expériences passées en Grèce et à Rome, plus de deux millénaires auparavant, des femmes et des hommes ont eu le courage de rêver un autre monde, et de le mettre en marche. Pourquoi les êtres humains du XXIe siècle ne seraient-ils pas capables de réitérer cet exploit ? Pourquoi ne pourraient-ils pas faire mieux encore?
Ce sera, peut-être, l’objet d’une prochaine réflexion, hi, hi, hi…



Le virage à gauche de l’Amérique latine confirmé au Salvador

16 03 2009

Le candidat de gauche Mauricio Funes a remporté hier les élections présidentielles au Salvador. Il a obtenu environ 52% des voix, face à son rival de droite du parti ARENA, au pouvoir depuis 20 ans. Le parti du futur président, le Front Farabundo Marti pour la Libération Nationale (FMLN) a été crée en 1992, après les accords de paix de Chapultepec, qui mirent fin à la guerre civile qui a dévasté le pays entre 1980 et 1992. Cette guerre civile, qui a fait plus de 100′000 morts, a opposé les paramilitaires d’extrême-droite, dont ARENA est depuis lors le bras politique, et la guérilla marxiste du FMLN, dont est issu le parti du nouveau président.
Ce virage à gauche au Salvador s’inscrit dans le vaste mouvement à gauche qui gagne l’Amérique latine depuis une dizaine d’années :

Vénézuela (Hugo Chavez, 1999, réélu en 2006)
Chili (Ricardo Lagos, 2000, Michelle Bachelet, 2006)
Brésil (Lula Da Silva, 2002, réélu en 2006)
Argentine (Nestor Kirchner, 2003, Christina Fernandez, 2007)
Bolivie (Evo Morales, 2005)
Uruguay (Tabaré Vasquez, 2005)
Equateur (Rafael Correa, 2006)
Nicaragua (Daniel Ortega, 2007)
Paraguay (Fernando Lugo, 2008)
Guatemala (Álvaro Colom, 2008)

On peut ajouter à cette liste Cuba, bien sûr, qui se situe à l’extrême-gauche de l’échiquier politique depuis 1959, ainsi que le président du Honduras, Manuel Zelaya, élu en 2005, qui est un libéral mais qui se trouve très proche des gouvernements de gauche latino-américains.
Bien sûr, cette gauche est très loin d’être homogène. Entre les réformateurs « forts » que sont Hugo Chavez ou Evo Morales, et les tenants d’un système libéral à l’Européenne, comme au Chili ou en Argentine, il y a de profondes différences. Néanmoins, une intégration latino-américaine se dessine depuis quelques années, avec un projet continental alternatif à celui proposé par les USA. Cette intégration se réalise grâce à des initiatives comme l’ALBA (Alternative Bolivarienne pour les Amériques, réponse latino-américaine au Traité de libre-échange des Amérique proposé par les USA), la Banque du Sud (pour s’affranchir de la tutelle du Fond Monétaire International et de la Banque Mondiale) ou encore la création de l’UNASUR (Union des Nations Sud-Américaines, qui cherche à créer un pôle politique alternatif à l’Organisation des Etats d’Amérique, fortement contrôlée par Washington) qui pourrait déboucher sur un parlement sud-américain, sur le modèle européen et avec siège à Cochabamba, en Bolivie.

L’année passée, suite à l’élection de Fernado Lugo au Paraguay, “24 heures” avait publié un article illustré par la carte suivante:

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Bien que la classification rose/rouge soit très discutable (voir l’article sur ce même blog du 23 avril de l’année passée), cette carte illustre assez bien le profond changement politique en Amérique latine.



La Bolivie prend le virage de la voiture électrique

13 03 2009

Un article de notre ami Bernard Perrin, paru dans le Courrier du 10 mars.

Le Salar d'Uyuni, le plus grand désert de sel du monde, grand comme la Suisse Romande, perché à 3600 mètres d'altitude (photo: Mathieu)

Le Salar d'Uyuni, grand comme la Suisse Romande et perché à 3600 mètres d'altitude, est la plus grande source de lithium du monde (photo: Mathieu)

LITHIUM - Les constructeurs automobiles s’intéressent à nouveau à l’électrique et lorgnent sur les réserves boliviennes de lithium. Le président Evo Morales conditionne son exploitation à son industrialisation in situ.
L’électricité ne fonctionne que de 19h à 22h, l’eau potable est rationnée, le bus ne passe qu’une fois par semaine, et la ville la plus proche, Uyuni, est à trois heures d’une piste défoncée… Les quelque 500 habitants qui composent la communauté de Rio Grande, au coeur de l’altiplano bolivien, vont pourtant bientôt sortir de leur isolement et auront accès à tous les services de base: le président Evo Morales en personne s’y est engagé. Et pour ne pas rester en reste, le préfet du département de Potosi a assuré que la route sera bientôt asphaltée. C’est que ce petit coin si longtemps oublié du monde, en bordure du salar d’Uyuni à plus de 3600 mètres d’altitude, incarne désormais le futur de la Bolivie, le nouvel Eldorado… C’est ici que se construit la première usine pilote pour l’exploitation du lithium.

Révolution énergétique
Le lithium? C’est le plus léger des métaux sur la planète, et un excellent transporteur d’énergie. Il est donc appelé à jouer un rôle fondamental dans l’industrie automobile du XXIe siècle. A la base même d’une véritable révolution énergétique: grâce à lui, les batteries des voitures électriques seront désormais non seulement non polluantes, mais aussi plus légères, plus petites et plus puissantes. Et donc susceptibles de mettre un terme à la dépendance vis-à-vis des hydrocarbures.
Ce changement fondamental dans le mode de propulsion des voitures intéresse de plus en plus les grands constructeurs. Présentée au salon international de Detroit en début d’année, la Chevrolet Volt de General Motors devrait être commercialisée en 2010. Et Genève n’est pas en reste, avec la présentation en grande première de la nouvelle voiture électrique de Mitsubishi, la i-Miev.
La carte du lithium dessine les contours d’une nouvelle géopolitique. Et il se trouve que la Bolivie détient plus de la moitié des réserves mondiales de ce métal aussi léger que précieux, principalement dans le salar d’Uyuni, une étendue de plus de 10 000 km2, vestige d’un lac d’eau de mer asséché. Certaines études évoquent des réserves atteignant près de 6 millions de tonnes de lithium, d’autres parlent de 9 millions.
«Mais ces études n’ont pris en compte que la première couche de saumure, qui renferme le lithium. Or le salar alterne des couches de saumure et d’argile jusqu’à plusieurs centaines de mètres de profondeur. Ces réserves pourraient ainsi être vingt fois ou même cent fois supérieures», confie Saul Villegas, directeur de la section des ressources évaporistiques au sein de la COMIBOL, l’entreprise minière publique, chargée par l’Etat bolivien de l’exploitation du lithium. Si ce dernier doit être le pétrole du XXIe siècle, «alors la Bolivie sera son Arabie saoudite.»
De quoi susciter bien des convoitises… «Si on veut être leaders dans la réalisation de la prochaine génération d’automobiles, nous devons absolument être en Bolivie», a récemment lâché à La Paz un responsable de la firme Mitsubishi. Et il n’est pas le seul à le penser… Le sud-coréen LG (constructeur de batteries pour General Motors) et le groupe français Bolloré frappent aussi à la porte…

Maître de ses ressources
Evo Morales est d’ailleurs encore sous le charme de sa visite en France, le mois dernier, qui lui a notamment permis de visiter l’entreprise présidée par Vincent Bolloré. «J’ai été impressionné par leur développement technologique», avoue le président bolivien, qui a pu se mettre au volant d’un prototype de voiture électrique, la Blue Car, développée en partenariat avec Pininfarina.
Mais la Bolivie ne bégayera pas son histoire. «Nous ne serons plus les fournisseurs serviles de matières premières vendues à bas prix», prévient Saul Villegas. Le responsable de la COMIBOL en est conscient, «la Bolivie vit la troisième grande opportunité de son histoire». Et les deux premières ont surtout été l’histoire d’un pillage organisé, entamé en 1545 avec l’exploitation des mines d’argent et d’étain de Potosi par les conquistadores, et poursuivi au XXe siècle par l’exportation du gaz naturel par des entreprises transnationales.
En récitant volontiers la nouvelle Constitution adoptée le 25 janvier, qui empêche la privatisation des ressources naturelles, Evo Morales se montre d’ailleurs très clair: «L’exploitation du lithium est conditionnée à son industrialisation dans le pays. Et quels que soient les partenaires, l’Etat en restera propriétaire et en aura le contrôle. A terme, je souhaite surtout que les batteries soient fabriquées ici. D’ici quelques années, j’espère même que nous produirons des voitures électriques en Bolivie!»
En attendant, la Bolivie a pris les devants et investi 6 millions de dollars dans la construction d’une usine pilote à Rio Grande, sur les bords du salar d’Uyuni, et de 150 000 m2 de piscines d’évaporation. «Nous développerons ici, dès la fin de l’année, la meilleure technologie permettant de séparer le lithium de la saumure, puis d’obtenir le carbonate de lithium, la substance essentielle pour la fabrication des batteries. Cette technologie est complexe, les recherches sont longues, mais c’est à la portée de la Bolivie», poursuit Saul Villegas.

Usine en construction
L’usine pilote devrait produire dès l’an prochain 40 tonnes de carbonate de lithium par mois. Lorsque le procédé sera au point, les usines d’industrialisation qui seront alors construites (en principe d’ici à 2015) devraient permettre la production de plus de 20 000 tonnes annuelles, «de quoi alimenter pendant des centaines d’années les batteries de millions de voitures électriques, qui n’utilisent que quelques kilos de lithium chacune».
Mais les investissements sont tout de même estimés à 300 millions de dollars. «On attend donc de nos partenaires français, japonais ou coréens qu’ils investissent dès aujourd’hui, avec en contrepartie la garantie d’être des clients privilégiés pour l’obtention du carbonate de lithium, dont l’industrie automobile dépend», poursuit Saul Villegas.
Dans cet échange, la Bolivie ne se retrouve-t-elle pourtant pas simple exportatrice de matière première? Que devient la construction de batteries, voire de voitures, objectif avoué du président Evo Morales? «Derrière les discours politiques, il faut voir la réalité. Dans le domaine de la construction de batteries, aucune proposition concrète n’a encore été faite de la part des entreprises européennes et asiatiques. Les conditions posées par le gouvernement ne les enchantent guère», reconnaît un expert de la COMIBOL. Le bras de fer ne fait donc que commencer: «Pour construire des batteries, la Bolivie a absolument besoin de la technologie d’une entreprise comme Bolloré. Comme Bolloré a absolument besoin de notre lithium pour construire ses batteries…»
Quoiqu’il en soit, les éventuels partenaires sont avertis: la Bolivie d’Evo Morales ne se brade plus. «Avant de signer n’importe quel accord, j’irai consulter les mouvements sociaux du département de Potosi», explique d’ailleurs le président. C’est le respect du contrôle social, consacré lui aussi par la nouvelle constitution. Membre de la Fédération régionale des travailleurs paysans de l’altiplano du sud, Leopoldo Cabrera ne voit pas d’un mauvais oeil l’arrivée d’entreprises étrangères, mais il avertit: «C’est le gouvernement et nous, les mouvements sociaux, qui garderont la main sur nos richesses.» I

La Paz n’est pas pressée d’étatiser les anciennes mines

Le nouveau credo bolivien dans le domaine des ressources naturelles, dont le pays regorge, est simple: redonner à l’Etat la mainmise sur les richesses du sous-sol, tout en restant ouvert aux investissements étrangers. L’exploitation d’El Mutun, une montagne du nord-est de la Bolivie qui regorge de fer et de manganèse (40 millions de tonnes sur une surface de 62 km2), en est la parfaite illustration: l’Etat bolivien a signé l’an dernier un accord avec l’entreprise indienne Jindal Steel, qui investira 300 millions cette année et 1,5 milliard d’ici à cinq ans pour exploiter le site, qui reste sous le giron de l’Etat. Dans le domaine des hydrocarbures (la Bolivie possède les deuxièmes réserves de gaz naturel du continent, derrière le Venezuela), la politique d’Evo Morales apparaît plus radicale. Le 1er mai 2006, le président bolivien annonce en effet avec fracas la nationalisation du secteur, et investit avec l’aide de l’armée le champ de gaz naturel de San Alberto. Il ouvre dans la foulée des négociations avec l’ensemble des entreprises étrangères présentes en Bolivie afin de réviser les contrats, qui jusque-là n’octroyaient que 18% des royalties à l’Etat. L’espagnole Repsol ou la brésilienne Petrobras rechignent dans un premier temps avant d’accepter l’inéluctable. Désormais les pourcentages des royalties sont pratiquement inversés. Evo Morales annonce alors que ce processus de nationalisation permettra à l’Etat de faire passer ses revenus annuels de 300 millions à 1,2 milliard de dollars. Dans la foulée, il finance la mise en place de deux piliers de son programme social avec la manne des hydrocarbures: la Renta Dignidad, une rente universelle pour tous les Boliviens de plus de 60 ans, et le Bono Juancito Pinto, une aide annuelle à tous les écoliers du pays. La marche en avant de la nationalisation se poursuit, à coup de décrets présidentiels et de rachat d’actions. Dernier épisode en date: la prise de contrôle le 23 janvier de la compagnie pétrolière Chaco, filiale du groupe BP.
Et pourtant, sur la gauche du gouvernement, certains mouvements sociaux plus radicaux font la moue, réclamant le départ pur et simple des multinationales du pays et accusant Evo Morales de faire passer une renégociation de contrats pour une nationalisation. Dans le domaine de l’exploitation des mines, autre richesse du sous-sol bolivien, le gouvernement a joué une carte beaucoup plus prudente et la nationalisation du secteur n’est aujourd’hui plus à l’ordre du jour. Etatisées en 1952, les mines boliviennes ont été abandonnées par l’Etat en 1985 lors de la chute dramatique du prix des minerais. L’avenir de dizaines de milliers de mineurs n’a alors pu être assuré que par la constitution de centaines de coopératives privées, au bénéfice d’une concession. Juan, mineur coopérativiste à Potosi, résume aujourd’hui la situation: «Ca fait trois décennies qu’on creuse nos galeries sans l’aide de personne, et l’Etat voudrait aujourd’hui les nationaliser pour bénéficier de ses revenus? C’est exclu. Si Evo Morales veut profiter des minerais, qu’il creuse ses propres tunnels!»
En année électorale, le président sait donc qu’il ne peut pas s’aliéner l’appui potentiel du secteur des coopératives minières. Et la chute du prix des minerais provoquée par la crise économique l’incitera d’ailleurs encore moins à nationaliser un secteur actuellement en crise.