Un article de notre ami et collègue d’E-Changer Bernard Perrin. Cet article, paru dans Le Courrier du mardi 09 Mars 2010, est le fruit d’une réflexion commune sur certains paradoxes et incohérences du gouvernement d’Evo Morales.
A un mois du «Copenhague» des mouvements sociaux à Cochabamba, le discours écolo de la gauche sud-américaine contraste avec la dépendance de ses gouvernements aux ressources naturelles.
Serait-ce la fin de la lune de miel entre Evo Morales et une partie des mouvements sociaux boliviens? Triomphalement réélu le 6 décembre avec 64% des voix, le président vient d’essuyer une vague sans précédent de critiques. Un mécontentement délicat à quelques semaines du Sommet écologiste à Cochabamba voulu par le président bolivien1. «Evo Morales se prend pour le roi. Il est temps de le destituer», a notamment lancé Celso Padilla, le président de l’Assemblée du peuple guarani (APG). Son homologue de la Confédération des peuples autochtones (Cidob), Adolfo Chávez, a lui violemment dénoncé l’absence de représentants des organisations indigènes au sein du nouveau cabinet ministériel «occidental» du premier président autochtone de Bolivie. La confédération aymara Conamaq n’est pas restée en retrait. Son dirigeant, Rafael Quispe, estime le gouvernement «discriminatoire à l’égard des indigènes» et dénonce les oukazes: «Nous avons participé au processus de changement, mais aujourd’hui, il nous est impossible de débattre avec le gouvernement.»
Ces critiques ne sont pas nouvelles. Mais lors du premier mandat d’Evo Morales, l’union sacrée face à l’opposition conservatrice ne s’est pratiquement jamais fissurée et les organisations sociales se sont volontiers censurées. La droite désormais moribonde, l’union sacrée n’est plus ce qu’elle était.
Bien sûr, la polémique a aussi un arrière-goût politique à la veille de l’élection des gouverneurs de neuf départements et des maires des 327 communes de Bolivie, le 4 avril prochain. La lutte de pouvoirs fait rage et des appétits politiques ont émergé. Celso Padilla ne cache plus son objectif: «Que la Bolivie puisse être gouvernée par un président guarani d’ici cinq ou dix ans!»
Mais le malaise est plus profond. C’est en effet la politique du gouvernement, qualifiée d’«extractiviste»1, qui est prise pour cible par les organisations indigènes. «Malgré les vents de changement, la Bolivie n’a pas opté pour un modèle de développement économique durable qui respecte la nature et les peuples indigènes», explique Christian Domínguez. Pour ce dirigeant de la Fédération des paysans du département amazonien de Pando, «la forme d’exploitation n’a pas changé: c’est un capitalisme qui épuise les ressources naturelles, la nature et, au final, la vie. Que ce soit à Corocoro, où est exploitée une mine de cuivre, ou au nord de La Paz, où les sociétés pétrolières ont débarqué, la politique est la même: pas de consultation des populations et aucun respect des normes environnementales.»
«L’extractivisme a une longue histoire en Amérique du Sud, depuis cinq siècles. Et il a toujours tenu un rôle primordial dans les économies nationales», analyse Eduardo Gudynas. Pour l’économiste uruguayen, ce qui change avec l’arrivée au pouvoir de gouvernements progressistes, c’est «une plus grande présence de l’Etat dans l’exploitation des ressources naturelles qui permet de financer des politiques sociales en faveur des secteurs les plus défavorisés». Ce sont les rentes comme la Bolsa Familia au Brésil, le Juancito Pinto en faveur des écoliers en Bolivie ou le Programa Familiar en Argentine. «Des changements substantiels, extrêmement positifs!» concède le chercheur du Centre latino-américain d’écologie sociale (CLAES). Mais qui mettent ces gouvernements dans une situation paradoxale. «Le modèle de production que la gauche rejetait autrefois est devenu une nécessité pour leurs politiques sociales. Il est même présenté comme indispensable pour sortir de la pauvreté. Du coup, ceux qui le remettent en cause sont accusés d’être opposés au développement.»
Pour M. Gudynas, la distorsion est totale: «On alimente le mythe que les effets négatifs de l’extractivisme pour quelques populations sont compensés par les bénéfices pour l’ensemble de la nation. Ce qui ne correspond pas à la réalité et empêche le développement d’une économie alternative moins dépendante des exportations.»
Et ce sont aujourd’hui les entreprises étatiques, fruits des processus de nationalisation, qui provoquent les impacts écologiques les plus négatifs: «Que ce soit PDVSA au Venezuela ou YPFB en Bolivie, ces entreprises sont prises dans la même logique d’efficacité, de réduction des coûts et de rentabilité maximale que les transnationales tant dénigrées par la gauche. Et au final, elles sont insérées de la même manière dans le marché globalisé.»
M. Gudynas illustre volontiers les ambiguïtés: «Les discours de Correa à l’étranger sont en défense de l’environnement. Mais en Equateur, il traite d’écologistes infantiles ceux qui s’opposent à sa politique extractiviste, notamment en Amazonie. Lula? C’est la même chose. Son discours à Copenhague était écolo, mais au Brésil, les projets à fort impact environnemental se multiplient, avec entre autres la construction d’immenses barrages en Amazonie et de centrales thermiques au charbon.»
Pour le chercheur uruguayen, «il ne fait aucun doute que l’on ne se trouve pas face à un système néolibéral caché, un capitalisme sauvage. Les programmes d’assistance sociale qui profitent enfin aux plus défavorisés du continent en sont la preuve éclatante. Mais on ne peut pas dire non plus que l’on se trouve en présence de l’alternative promise, d’un autre modèle de développement respectueux de la nature, dans laquelle les transformations se feraient en vue d’une réelle meilleure qualité de vie».
Note : 1 Conférence mondiale des peuples sur le changement climatique (19-22 avril 2010).
2 Terme venant du portugais, l’extrativismo qualifiait l’exploitation non durable de l’Amazonie. Par extension, il désigne une politique de développement dépendant de l’extraction des ressources naturelles.
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