Gestion des ordures à Cochabamba: une drôle d’histoire no comments

Les faits collectionnés par le Colectivo Sur laissent planer de sérieux doutes sur l’honnêté d’un projet d’usine d’incinération présenté aux municipalités de Cochabamba et alentours pour solutionner le problème de la gestion des ordures dans cette région.
Reprenons les choses depuis le début.
Le Colectivo Sur est un collectif de citoyennes et citoyens de Cochabamba, né en janvier de cette année et issu de l’espace d’information et de formation Somos Sur (www.somossur.net). Ce collectif a pour but principal le suivi des processus de changement et de l’applicacion de la nouvelle constitution de l’Etat. Il se veut à la fois un espace citoyen de formation, de réflexion et d’analyse et un espace d’action et d’exercice du contrôle social (le contrôle social est le droit de chaque citoyenne et citoyen boliviens de contrôler le travail effectué par les autorités, de participer aux décisions en matière de gestion publique, de dénoncer les irrégularités et l’obligation d’être consulté en certaines matières; ce droit apparaît en plusieurs endroits de la nouvelle constitution ainsi que dans plusieurs lois). Il est subdivisé en plusieurs sous-groupes, dont celui nommé Ressources naturelles, auquel je participe et qui se réunit une fois par semaine.
C’est un peu par hasard qu’au mois de mars notre groupe a eu l’occasion d’accueillir l’entreprise CINRIC, qui s’est présentée comme représentante de l’entreprise suédoise ESS (Energy Saving Solution), se proposant de nous présenter son projet d’usine d’incinération des ordures qu’elle était en train de soumettre à la municipalité de Cochabamba.
Dans les grandes lignes, son projet: une grande usine d’incinération avec une technologie de pointe, pour brûler tous les déchets de Cochabamba et alentours. L’énergie dégagée par le processus d’incinération de cette usine, qui pour fonctionner nécessiterait 800 tonnes de déchets journaliers (la ville de Cochabamba en produit environ 400), permettrait de produire électricité et chauffage pour plusieurs milliers de famille. L’entreprise s’engage à avancer le capital nécessaire à la construction de l’usine, soit 80 millions d’euros.
L’offre est alléchante à plusieurs niveaux:
- le problème de la gestion des ordures à Cochabamba perdure et s’amplifie depuis plusieurs années. Actuellement, les ordures sont amenées sur le site de Kara Kara, aux abords de la ville: un dépotoire qui recueille tous les types d’ordure, organiques comme toxiques, sans tri ni traitement spécial. Le site de Kara Kara pose des problèmes à plusieurs niveaux: environnemental, sanitaire et social. Des personnes vivent à quelques mètres de ce site infesté… Le hic: le 31 décembre de cette année, il ne devrait normalement plus être possible d’utiliser ce site. Les autorités sont donc en recherche d’une alternative et aucune municipilité n’est prête à mettre un terrain à disposition.
- le projet de l’entreprise CINRIC propose de solutionner rapidement le traitement de toutes les ordures: la construction et la mise en fonction de l’usine ne prendraient pas une année et l’usine détruirait tous les déchets.
- le projet ne coûte rien aux municipalités: CINRIC avance l’argent nécessaire à sa construction et mise en route. Le contrat prévoit l’administration de l’usine par CINRIC pour 30 ans. Celle-ci récupérerait son investissement notamment par la vente de l’électricité générée par l’usine.
Suite à la présentation de l’entreprise CINRIC, le Colectivo Sur a commencé à plancher sur la question, afin de se faire une idée si ce projet était vraiment la solution à la gestion des ordures de Cochabamba.
Premièrement, nous avons récolté des informations sur la technologie de l’incinération des déchets. Nous avons alors découvert que cette technologie n’était pas sans danger pour l’environnement et la santé, transformant les déchets en substances hautement toxiques qu’il n’est pas possible d’éliminer complètement. Des groupes militent dans différentes régions du monde contre les usines d’incinération (par exemple, l’alliance GAIA ou Greenpeace). Nous avons aussi examiné les propositions qui visent les “déchets zéro”, promouvant d’une part des mesures de réduction de la production des déchets et d’autre part privilégiant le recyclage et la réutilisation.
Avec ces informations, le groupe s’est peu à peu forgé une opinion contre le projet présenté par l’entreprise CINRIC. Sans avoir un avis catégorique contre toute forme d’incinération des déchets (il y a une part des déchets qui ne peut pas être réutilisée ou recyclée et pour laquelle il existe différents traitements possibles; l’incinération en est une), nous avons jugé que le projet tel que présenté devait être combattu, et ceci pour plusieurs raisons, entre autres:
- le projet de CINRIC propose de brûler tous les déchets, sans exception. Cela exclut toute politique de gestion des déchets allant dans le sens de “déchets zéro”, soit la réduction de la production des déchets, le recyclage et la réutilisation. Le volume nécessaire au fonctionnement de l’usine inciterait même à produire plus de déchets…
- en Bolivie, la proportion de déchets organiques, compostables, est très importante. Elle représente en moyenne le 60% des déchets. Un autre 20% est constitué d’éléments qui peuvent être recyclés ou réutilisés. Restent environ un 20% pour lequel des traitements spécifiques et adéquats doivent être mis en place. Dans un tel contexte, il est absurde de ne pas privilégier en premier lieu le recyclage et la réutilisation.
- le projet occasionnerait également des dégâts au niveau social: en Bolivie, beaucoup de personnes récupèrent dans la rue les éléments recyclables des ordures. Ce travail génère un petit revenu. Le projet d’usine d’incinération abolirait ce travail.
- afin de limiter au maximum les émissions toxiques issues du processus, une technologie de pointe est nécessaire. Cette technologie doit faire l’objet de contrôles et révisions très réguliers. Elle a un coût de base élevé en comparaison d’autres solutions et de plus elle exige une maintenance minutieuse et coûteuse. Il y a de forts doutes que cela se réalise dans le contexte de Cochabamba. Le danger est donc grand que la production d’éléments toxiques soit élevée.
- après investigation, il s’est avéré que l’entreprise CINRIC non seulement avait été récemment créée mais de plus qu’elle n’avait aucune expérience dans le domaine de l’incinération des déchets.
Pour toutes ces raisons, le Colectivo Sur a commencé une campagne pour lutter contre ce projet et proposer d’autres alternatives, en cherchant de gagner l’adhésion d’organisations spécialisées en la matière ainsi que de toute organisation et personne concernées par ce thème. Au début du mois de mai, nous avons notamment organisé un forum-débat avec la contribution de l’université et d’une plate-forme d’organisations actives dans le domaine environnemental. Ce forum a réuni une bonne centaine de personnes et organisations.

Forum débat
Parallèlement et de fil en aiguille, le Colectivo Sur a accumulé une série d’éléments qui portent à croire que tout le projet est en fait une fraude et que ni l’entreprise CINRIC ni l’entreprise ESS n’existent: logos différents, pages internet qui disparaissent, téléphones à plusieurs filiales de l’entreprise ESS qui affirment ne rien connaître de ce projet d’usine d’incinération, manque de cohérence et de connaissances des représentants de CINRIC, etc. Quel avantage peuvent-ils en tirer? Le projet est, selon les informations obtenues, un projet “clé en main”. Ce type de projet facilite les processus administratifs et législatifs lorsqu’une entreprise d’un pays du Nord investit dans un projet au Sud. Avec l’aval et la garantie des municipalités concernées par le projet, dans le cadre de ce type de projet il semble que l’entreprise qui propose le projet puisse facilement obtenir un crédit auprès d’une banque pour le réaliser. Il y a donc de forts soupçons qu’une fois le crédit obtenu et la première part débloquée, les membres de cette entreprise fictive disparaissent et que le projet ne soit jamais réalisé…
Actuellement le Colectivo Sur, avec d’autres organisations, est en train de diffuser ces informations. Parallèlement il a aussi engagé un processus qui devrait obliger les 7 municipalités engagées dans ce projet à assumer leur responsabilité et à rendre des comptes.
La première étape de notre action vise l’arrêt de ce projet, qui non seulement est peu souhaitable mais qui de plus n’est pas viable et sent le soufre. Dans un deuxième temps, il s’agira de proposer des alternatives respectueuses de l’environnement, socialement et économiquement acceptables et en adéquation avec le contexte de Cochabamba.
Ce travail au sein du Colectivo Sur est très intéressant. Il permet non seulement de s’informer et d’approfondir des thèmes d’actualité, mais aussi d’agir en tant que citoyenne et citoyen, et ceci main dans la main avec des personnes d’horizons divers. Le mode de travail au sein du groupe Ressources naturelles est très intégratif et participatif: chacune et chacun y met du sien. C’est aussi un bon exemple concret de l’exercice du contrôle social. L’exemple du travail entrepris sur le thème des ordures est encourageant: il montre qu’il est possible d’intervenir et d’avoir des résultats. En même temps, il met en évidence les limites de l’exercice réel du contrôle social: si ce droit existe, sa mise en oeuvre à tous les niveaux requis paraît impossible. Une des raisons est le temps et l’énergie que cela demande.

L'usine d'incinération en déplacement...