MST- Le difficile cheminement de l’asentamiento humano   no comments

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sdc108021Au début du mois d’août, l’asentamiento humano Tierra Nueva I dans le département du Béni a été la cible d’attaques des ex-propriétaires de ces terres, la famille Vaca. Les sbires envoyés par ceux-ci étaient armés. Il n’y a heureusement eu aucun blessé, mais ils ont semé la peur parmi les personnes alors présentes dans l’asentamiento et ont détruit par le feu le peu de matériel du MST. Ils ont ensuite occupé les terres. Ces attaques ont fait l’objet d’une dénonciation de la part du MST, diffusée dans les cercles qui lui sont proches.

Vous pouvez lire une traduction en français de la dénonciation (traduction de Véronique Blech, précédente volontaire qui a travaillé avec le MST-Mujeres) sur le site d’e-changer.

Le MST a également alerté les autorités responsables de la Réforme agraire et des Asentamientos humanos, avec lesquelles il collabore pour le développement de ce nouvel asentamiento, leur demandant d’intervenir rapidement. Aux dernières nouvelles, le propiétaire a été arrêté et conduit à La Paz pour répondre de ses actes illicites.

Il a cependant fallu éplucher les articles de presse le lendemain de l’arrestation pour lire quelque chose à ce propos: les journalistes se sont focalisés sur un incident qui aurait eu lieu dans ce cadre, impliquant deux de leurs compatriotes. Ainsi, le périodique cochabambino Los Tiempos a  traité ce thème sous le titre “Encore une fois ils agressent des journalistes” (article repris d’une agence de presse). Je n’aurais pas imaginé au premier abord que ces lignes étaient celles liées à l’asentamiento et à l’arrestation de l’ex-propriétaire de ces terres. L’article en question (repris par d’autres journaux) était centré sur une agression qu’auraient subis deux journalistes par les personnes qui ont emmené Monsieur Vaca, personnes qui ne sont pas clairement identifiées: il est question à la fois d’agents du ministère du gouvernement armés et de policiers. Au centre du récit, la conduite violente qu’auraient eu ces dernières, tant à l’encontre de l’ex-propriétaire, que de sa femme et ensuite des deux journalistes. Ces derniers ont raconté: alors qu’ils suivaient le véhicule qui emmenait Nelson Vaca, celui-ci aurait volontairement heurté leur vagonette; les occupants du véhicule auraient ensuite tiré des coups de feu en l’air et subtilisé la caméra des journalistes. L’article mentionne sinon que la personne emmenée était Nelson Vaca Gutiérrez, “propriétaire de terres dont la possession est en procès contre le gouvernement, selon des sources officielles”. Ce pan de l’histoire ne fait cependant l’objet d’aucune tentative d’analyse plus approfondie: mais qui est donc ce Nelson Vaca Gutierrez et qu’a-t-il donc bien pu faire pour être l’objet d’une arrestation?

Vous pouvez lire l’article paru dans Los Tiempos en suivant ce lien.

Je fais ce détour par le traitement de cet événement par la presse, car il illustre bien toute la difficulté d’avoir accès à une  information un tant soit peu impartiale, qui pour le moins chercherait à trouver son chemin entre plusieurs sons de cloche. Mais ici, c’est généralement une voix qui prime. A partir de ces éléments, on peut bien imaginer quel genre d’opinion on se forge dans ce cas  si on n’a pas accès à d’autres sources d’information ou si on ne prend pas avec d’énormes pincettes ce que relatent les moyens de communication. Il est possible que l’histoire des journalistes victimes de l’agression soit pure invention: tout est imaginable pour saboter les procesus de changement en cours, comme celui de redistribution des terres, et donner des coups au gouvernement actuel. Ceci d’autant plus dans le contexte de la course aux élections qui auront lieu en décembre et avril. Les couteaux sont tirés.

Le titre de l’article “Encore une fois ils agressent des journalistes” fait aussi référence aux perpétuelles tensions entre le gouvernement et la presse: ce dernier accuse régulièrement les journalistes de transmettre des informations mensongères et de faire le jeu de l’opposition, contribuant ainsi à attiser les conflits et à bloquer le processus de changement.

Pour en revenir à l’asentamiento humano situé dans le département du Beni: ces terres ont été attribuées au MST selon un procesus légal, mené en coordination avec les autorités. Lois, décrets et constitution prévoient en effet la restitution des terres dont la possession est illégale ou qui ne remplissent pas leur fonction sociale et économique. Ces terres sont retirées à leur propriétaires et l’Etat a l’obligation de privilégier leur dotation gratuite et collective aux populations indigènes et paysannes. On peut s’imaginer que la réalisation de ces procesus est loin d’être simple.

La redistribution des terres est prévue depuis 1953, année du démarrage de la Réforme Agraire, fruit de luttes sociales. Les résultats ont cependant été bien maigres et entâchés d’effets pervers: au cours des 40 premières années de la Réforme, la redistribution a surtout favorisé les propriétés privées de taille moyenne et les entreprises. Les petits propriétaires en ont peu profité et les propriétés de type communautaire ont été démantelées. De plus, ces processus ont eu lieu dans la partie occidentale du pays: les populations indigènes de l’orient ont été mises à l’écart. Dans la partie occidentale, suite à la redistribution de propriétés individuelles se sont formés peu à peu les “minifundios”: au fil des ventes et des divisions des parcelles de terre à travers les héritages et successions, les propriétés se sont réduites à peau de chagrin. Dans la partie orientale du pays, ce sont les grands propriétaires et les grandes entreprises (dont de nombreuses multinationales) qui se sont acaparés des terres pour former des latifundios (grandes propriétés). Ceci grâce à la générosité de nombreux dirigeants, qui dans la période des dictatures militaires dans les années septante ont fait cadeau de millions d’hectares de terre à des membres de leur famille ou à des amis en  échange de leur soutien.

Lors de son accession au pouvoir en 2006, le gouvernement d’Evo Morales a modifié la loi de la Réforme Agraire, dont la dernière mouture datait de 1996, dans le but de renforcer les mécanismes d’assainissement et de redistribution des terres. Cette loi de “Reconduction comunautaire de la Réforme agraire” a également introduit des changements au niveau institutionnel, afin de corriger les dysfonctionnements des entités qui jusque-là étaient chargées de mener à bien cette Réforme.

Selon les informations livrées par l’Institut National de Réforme Agraire (INRA), depuis 2006 le gouvernement actuellement en place aurait avancé plus que tout autre dans cette besogne. La superficie totale de la Bolivie est de 109′858′100 hectares; de ce total, 106′751′723 hectares sont objet d’assainissement; en 2006, 54.74% des terres à assainir n’étaient pas encore entrées dans ce processus. Le plan national en la matière prévoit d’assainir la totalité des terres d’ici à 2013. Sur ce point, les voix divergent quant à savoir si cela sera possible ou non. Les avancées sont plus marquées, mais le procesus reste lent et semé d’embûches.

C’est dans le cadre de ces processus d’assainissement, titulation, restitution de terres que le gouvernement a doté gratuitement le MST de terres dans le département du Beni. Suite à un processus d’assainissement effectué il y a plusieurs années déjà, ces terres avaient été identifiées comme appartenant à l’Etat. Or, selon les sources officielles, Nelson Vaca s’est illégalement approprié d’une partie de celles-ci à plusieurs reprises, s’adonnant au trafic de bois et de terres.

Une grande difficulté réside cependant dans le fait que la dotation n’est qu’un premier pas. Il s’agit ensuite de réaliser tout le procesus d’installation, de développement et de stabilisation de l’asentamiento, jusqu’à son autonomisation qui passe par sa capacité d’auto-subsistance. Ce procesus implique notamment: la construction d’un chemin d’accès aux terres, la construction des infrastructres de vie, l’organisation de la communauté, de l’agriculture, de services, etc. Cela nécessite beaucoup de temps ainsi qu’un appui aux niveaux techniques et financiers. Comme l’indiquait le directeur de l’organisation CIPCA (Centre de recherche et de promotion du paysan) dans un article récemment publié, l’expérience montre qu’un asentamiento a besoin de 10 à 15 ans pour se stabiliser.

Ces difficultés ont mené au cercle vicieux suivant dans le cas du MST: les autorités n’ont pas pris en compte tous les éléments de ce processus. Elles ont conditionné leur appui à l’installation ferme du MST sur ces nouvelles terres. Or, les membres du MST n’ont pas pu ainsi d’un coup quitter leurs terres d’origine et s’installer définitivement sur les nouvelles terres. Celles-ci ne comprenant aucune infrastructure ni service et ne générant pour l’heure ni de quoi manger ni un centime pour répondre à d’autres besoins de base, il était nécessaire et vital pour les membres du MST de retourner à leurs terres et d’organiser un tournus. Mais comment payer ces trajets (un aller coûte plus de 300 bolivianos, ce qui est énorme) et comment compenser les pertes des petits revenus qui permettaient d’entretenir les familles? Conséquence de cela: organiser une présence nombreuse et continue a été difficile. Les autorités ont alors ensuite reproché au MST de manquer d’intérêt pour ces terres, qu’elles allaient donner à d’autres si cela la situation ne changeait pas. A ces difficultés se sont ajoutées des tensions à l’intérieur du MST, dont une partie des membres a commencé à remettre en question la propriété collective, souhaitant une propiété individuelle, qui n’est cependant pas autorisée par la loi dans ce cas (la dotation gratuite ne peut être que collective).

C’est dans ce contexte marqué par des difficultés tant externes qu’internes qu’a eu lieu l’attaque des ex-propriétaires.

Le MST est actuellement en discution avec les autorités pour solutionner ces problèmes. Un premier pas a été l’arrestation de l’ex-propriétaire.

Il s’agira ensuite de planifier les prochaines étapes pour assurer le bon développement de l’asentamiento. Il y a un petit espoir que les autorités entendent mieux les problèmes inhérants à ce procesus. En effet, un autre procesus de migration importante vers des asentamientos a actuellement lieu dans le département de Pando. Ce processus est coordonné avec le syndicat paysan (le MST n’est pas partie de ce processus) dans les départements andins de Cochabamba, La Paz et Potosi. D’ici à la fin de l’année, il est prévu qu’environ 2′000 familles migrent dans ces terres du Pando. Cette redistribution des terres fait la une de l’actualité depuis plusieurs semaines: les critiques fusent, accusant le gouvernement de déplacer des personnes qui le soutiennent avant les élections dans  un département qui ne lui est pas favorable afin de faire tourner le vent en sa faveur. Cela peut être vrai. Il n’empêche que la redistribution de terres dans ce département est prévue depuis longtemps. Elle fait partie du plan national de développement des asentamientos et est légitimée par un cadre légal.

Cependant, les autorités doivent maintenant faire face aux mêmes difficultés que celles rencontrées avec le MST, et ceci malgré une aide plus importante apportée dès le départ à ces migrants: pas plus tard que la semaine dernière, les médias annonçaient qu’une bonne partie des nouveaux venus s’en étaient retournés chez eux. Ceci fait bien sûr le beurre de l’opposition, qui en plus du principe même de ces asentamientos dénonçait les déplorables conditions dans lesquelles le gouvernement forçait à vivre ces déplacés. Notons au passage la singularité de ce discours qui soudainement prend partie pour ces paysans victimes des actes de manipulation du gouvernement. C’est une première.

En dehors de leur forte politisation, ces événements nous révèlent la grande difficulté du processus des asentamientos humanos. Il reste à espérer que cela ouvrira les yeux du gouvernement quant à l’appui important et au temps que nécessite un asentamiento pour se développer de manière durable, ce qu’il devrait pourtant savoir, du fait des expériences déjà  menées antérieurement. En fin de compte, ces évènements  devraient permettre que les problèmes du MST et les demandes qui en découlent soient  mieux compris.

Written by madef on septembre 7th, 2009

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