Entretien avec Helga Cauthin no comments
Helga Cauthin, 27 ans, a étudié les sciences politiques à l’université de Cochabamba, San Simon.
Elle est ma collègue depuis début 2010.
Helga a démarré comme appui technique pour le projet des femmes sur les chapeaux de roues : elle a rejoint notre équipe fin février 2010, soit environ un mois avant notre voyage pour la Suisse avec Asunta. En notre absence, en plus de prendre connaissance du projet et du MST à travers les documents que nous lui avions transmis, elle a été chargée d’une mission importante et délicate, qui sortait de son mandat : terminer de rédiger le projet élaboré dans les grandes lignes avant notre départ pour la continuation du projet du MST-Cbba en 2011, en collaboration avec deux dirigeants du MST. Depuis la Suisse nous avons pu avoir quelques échanges. Toutefois, comme Asunta et moi avions peu de disponibilités, elle s’est finalement retrouvée bien seule dans cette tâche peu facile.
Helga a bien assumé cette entrée en matière mouvementée et le projet a été approuvé. En juin 2010, elle a été engagée comme appui technique dans le projet du MST-Cbba, complétant ainsi son poste à temps partiel au sein du MST-Mujeres.
Helga est en fait arrivée au MST par mon biais : nous nous sommes connues dans le Colectivo Sur, groupe dans lequel nous avons lutté contre la construction d’une usine d’incinération massive des ordures à Cochabamba. Le poste d’appui technique pour le MST-Mujeres était vacant depuis plus d’une année, suite au départ d’America Torres peu après mon arrivée, en janvier 2009. Le MST-Mujeres peinait à trouver une remplaçante. Un jour Helga me demande si elle peut me transmettre son CV : au cas où je connaissais une organisation intéressée par son profil. Je ne savais pas qu’elle cherchait du travail. Cela a été une aubaine.
Depuis son arrivée, j’ai peu à peu eu la possibilité de m’éloigner de la gestion courante des projets et de faire de nouvelles propositions au MST-Mujeres et au MST-Cochabamba, en-deçà des objectifs fixés par les projets. Je suis alors entrée dans un rôle que je considère plus proche du rôle de volontaire E-CHANGER, dont le but n’est pas de remplacer le personnel local.
Faire équipe avec Helga est pour moi fort agréable. Elle fait un très bon travail et nous avons toujours pu très bien nous appuyer et nous compléter. Helga est non seulement une collègue, c’est aussi une amie, avec laquelle j’ai pu beaucoup partager, tant au niveau personnel qu’au niveau de nos engagements et intérêts.
Helga, quelles sont tes motivations pour travailler avec le MST-Mujeres et le MST ?
Travailler avec des groupes de base (de la société civile) m’a toujours plu: formation, renforcement organisationnel, etc.En ce qui concerne le MST : je n’avais encore jamais eu l’occasion de travailler avec des personnes des zones rurales. J’avais toujours travaillé avec des organisations actives dans les zones périurbaines.
Avec le MST, ce qui me plaît aussi c’est le fait de travailler au niveau politique. En raison de ma formation, je suis intéressée à continuer d’explorer les organisations sociales, leur relation avec l’Etat.
Je connaissais peu le MST, j’avais peu de conviction quant à leur lutte. Après deux ans je les connais mieux et je suis tout à fait acquise à leur cause. Où que je sois et quoi que je fasse, je continuerai de les soutenir.Je chercherai toujours un travail dans ce sens, de lutte pour les droits. Ceci répond à ma ligne politique. Je suis de gauche et je veux le mettre en pratique.En ce qui concerne l’asentamiento (les terres dotés par l’Etat) plus particulièrement, ma motivation est de participer à la construction d’une communauté telle que souhaitée par eux, avec des travaux communautaires, avec des bénéfices pour toutes et tous, basée sur la réciprocité.
C’est très difficile maintenant. Je pensais que cela était facile. Je vois toutefois que c’est un chemin dur et long. Ce n’est pas qu’ils ne peuvent rien faire de ce qu’ils veulent, mais cela va durer, il faut de la patience, d’autant plus que le projet est menacé.
Quelles difficultés et quelles perspectives vois-tu au niveau du MST-Mujeres et du MST en général ?
Au niveau du MST-Mujeres :Une première difficulté est celle des projets, qui n’ont pas encore trouvé de financement. C’est difficile, car la survie de l’organisation est très liée aux projets.Une autre difficulté, qui peut être tournée en perspective : le manque de leaders. Un groupe existe, mais il faut travailler avec ce groupe. Ceci afin que tout ne repose pas encore une fois sur Asunta, seule leader visible.
Quant aux perspectives, une première est liée au projet, qu’il trouve un financement. Je pense que cela va réussir, il faut seulement attendre un peu.Une autre est qu’il y ait cette ouverture pour de nouvelles leaders.
Enfin, que l’organisation gagne de l’autonomie face au MST-Cochabamba, en tant que femmes. C’est un défi.
Au niveau du MST-Cochabamba :
Une difficulté actuelle est celle de l’asentamiento. Il faut obtenir sa consolidation et sa reconnaissance par les autorités et par les voisins.
Une autre difficulté, qui est aussi une perspective, est celle de pouvoir s’articuler à d’autres organisations. Ils doivent rompre avec leur isolement et se rendre compte que des alliances sont nécessaires, d’autant plus dans cette conjoncture.
Une difficulté est aussi celle de la base oscillante et un peu compromise du mouvement. Pourquoi est-ce ainsi ? Cela a à voir avec comment atteindre les personnes. Il faut repenser cet aspect de comment arriver jusqu’aux gens. Il faut repenser la stratégie pour qu’il y ait une base engagée.
Il faut aussi voir que nous vivons dans un monde néolibéral : c’est très difficile d’enlever ce «chip » aux gens. Conscientiser des personnes pour qu’ensuite elles passent à l’action est un travail bien difficile.
Les perspectives vont dans la direction d’une ouverture à des alliances : il est primordial que le MST soit partie de quelque chose de plus.
Et d’autant plus maintenant dans toute cette lutte qu’il va y avoir autour de la terre communautaire et tout ce qu’il y a derrière : les ressources naturelles et l’autodétermination des peuples comme point central.
Un petit détour en parlant de cette lutte pour la terre communautaire, de l’autodétermination des peuples. Tu as participé activement à la campagne qui s’est organisée en défense du TIPNIS, réserve naturelle protégée et territoire indigène, qui a donné lieu à la VIIIe marche indigène en août dernier (voir article de Helga à ce propos, dans ce même numéro). Quelles sont tes réflexions sur ce qui s’est passé au tour du TIPNIS (contre la construction d’une route qui traverserait cette réserve) ?
Les intentions du gouvernement ont été mises à nue. Suite à la marche, on voit clairement que les indigènes et la terre communautaire ne l’intéressent pas. Les bases du gouvernement se sont rendues compte de ceci. Elles ont maintenant assimilé le fait qu’elles allaient devoir lutter pour leurs terres, pour leur droit à l’autodétermination, de manière claire.
Il faut profiter de ce moment. Des positions se sont affirmées. Dans ce contexte, le MST doit chercher des alliés.
Il y a un avant et un après la marche indigène en défense du TIPNIS. Avant, le gouvernement jouissait de crédibilité et de légitimité. Après, on s’est rendu compte que ses intentions sont les mêmes que celles des gouvernements néolibéraux. Des voix alternatives se font entendre. La centrale ouvrière COB va se réunir pour analyser la conjoncture et pour préparer leur Congrès. Ils vont définir des choses. Tous sont en train de prendre position, c’est un moment de réaffirmation.
C’est la marche qui a rendu ceci possible. Ce n’est pas le gasolinazo (décret du gouvernement en fin d’année dernière pour augmenter le prix des carburants, annulé peu après suite aux soulèvements populaires), qui a créé une effervescence dans les rues. Il y a maintenant une réelle remise en question du gouvernement.
Retour au MST…
Le MST doit avoir une base, il doit l’augmenter et la consolider. Les alliances ne servent à rien si le MST se résume à quelques dirigeant-e-s.
Et au niveau national du MST ?
C’est la même chose, mais encore plus difficile, car il est plus divisé. Qui représente le MST en fin de compte ? Le MST-Cochabamba est articulé. Mais le MST-Bolivie rencontre encore plus de difficultés.Je vois des perspectives à partir de l’asentamiento.
En ce moment, les membres du MST d’aucun département n’y sont présents. Si l’institut de la Réforme agraire décide pour cette raison (de non présence sur les terres) de reprendre ces terres de l’Etat, tous sont perdants.
L’asentamiento doit de ce fait être un facteur qui permette l’articulation.
Il faut aussi voir les expériences d’autres asentamientos : il existe des asentamientos de communautés paysannes liées au MST et en même temps à la fédération paysanne (CSUTCB), qui ne peut pas obliger à s’opposer à des terres communautaires (la CSUTCB fait valoir une position qui va dans le sens d’une propriété privée et de dotations individuelles).Tout cela devrait être réarticulé à partir de l’asentamiento.
Un autre chemin serait de convoquer un Congrès et de s’organiser à nouveau avec de nouvelles personnes. Cela est difficile car il n’y a pas de bases solides. L’autre voie serait ainsi plus indiquée : que l’asentamiento joue un rôle unificateur, ce qui serait tout bénéfice pour l’asentamiento lui-même.
Pour terminer Helga, quelle est ta perception d’une coopération par le biais de volontaires, comme cela a été mon cas pour le MST ?
Premièrement, cette forme de coopération me paraît bien. C’est une coopération horizontale et sans que l’argent n’intervienne.C’est réellement un échange de connaissances : tu peux apprendre de nous et nous de toi.
Aussi, c’est quelque chose à long terme (3 ans). Cela permet de vivre un processus, bien ou mal, entre le partenaire et la volontaire.Dans ton cas : ton apport a été important. J’avais en tête l’image d’une volontaire qui vient et s’en va. Tu fais partie de l’équipe. A ton départ, il y a des choses qui vont être difficiles. Nous formons un corps, et d’une certaine manière nous sommes tous devenus nécessaires. Ton absence va se faire sentir.
Ton engagement : tu as su comprendre l’organisation et t’engager. Et c’est un engagement à long terme. Tu t’es beaucoup adaptée : à la réalité bolivienne, au rythme de la vie, aux gens.
Cela me plaît.
