Asunta Salvatierra   no comments

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Dans la perspective de notre prochain voyage en Suisse, à travers les portraits de femmes du MST je vous invite à faire plus ample connaissance avec Asunta Salvatierra, responsable du MST-Mujeres et présidente du MST-Cochabamba. Dans ce premier entretien, j’ai demandé à Asunta de nous parler de son parcours ainsi que de nous livrer quelques réflexions sur la conjoncture actuelle en lien avec le MST ainsi que sur la coopération par l’échange de personnes.
Le prochain entretien sera consacré plus spécifiquement au thème des femmes.

Les réflexions d’Asunta que vous pouvez lire ci-dessous ne sont pas une retranscription directe de ses paroles. J’ai pris note de ses réponses au plus proche de ses propres mots et expressions, que j’ai transformés inévitablement par le processus de traduction ainsi que volontairement par souci de synthèse et compréhension.
J’ai aussi choisi de ne vous livrer que quelques extraits des réponses aux questions de la conjoncture, pour ne pas trop prolonger.

Parcours d’Asunta

Mde : Asunta, tout juste 30 ans fêtés en août, mère de 3 enfants, tu es une leader reconnue et estimée. Une personne forte, avec beaucoup de caractère, de volonté et de sens des responsabilités. A mes yeux, tu es particulière aussi par tes analyses profondes : tu n’as pas peur de questionner l’ordre des choses, ni d’exprimer ce que tu penses.
Comment cela se fait-il ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Peux-tu nous raconter dans les grandes lignes d’où tu viens et quel fut ton parcours ?

ASalva : Mon chemin, pourquoi je suis ainsi. Pour moi, aller de l’avant n’a pas été facile. Peut-être j’ai un caractère fort qui vient de mon enfance, je devais lutter contre mes frères (mde : Asunta est seule fille. Elle a 3 frères).
Si mon caractère est fort, c’est aussi parce que j’ai été dans un internat de religieuses et religieux. Ce monde était étrange pour moi qui venais de ma communauté, de mon petit village (mde : Asunta vient d’un petit village de montagne isolé, Independencia, dans la zone andine de Cochabamba). Dans mon village, la nourriture, la manière de vivre, la langue, la culture, tout était très différent.
Dans l’internat, la langue était l’espagnol (mde : Asunta ne parlait que le quechua lorsqu’elle arrivée à l’internat).
De cet internat, j’ai appris beaucoup de choses. Par exemple, à respecter les personnes, tant majeures que mineures. Lorsque ma mère m’envoyait des céréales grillées (mde : cela se fait beaucoup dans la zone andine : les « tostados » de blé, de maïs, etc. Comme me disait une personne : les cornflakes andins), je devais les partager avec toutes et tous. C’étaient les règles des religieuses : on partage avec tout le monde. La solidarité. Tout ceci m’a complètement changée. Quoi qu’il en soit je vais respecter ces règles et valeurs de l’internat.
Mais j’ai aussi été parfois humiliée. Par exemple, je portais mon chapeau de la campagne. Mes compagnes me disaient de le jeter.
Il n’y avait pas d’appui financier de mes parents : ils avaient peu d’argent car ils avaient peu de terre et peu de produits. Ils souffraient, ils étaient humbles, avec peu de choses. C’est pour cela que ma mère a pensé à m’envoyer à l’internat, pour que sa fille ne reste pas comme elle, qui ne savait ni lire ni écrire.
Ils n’ont jamais eu l’idée que je poursuive des études jusqu’au baccalauréat, mais que j’étudie jusqu’à pouvoir lire et écrire.
Jusqu’à ce jour, je leur suis très reconnaissante. Ma mère ne savait ni lire ni écrire, mais elle avait de l’expérience. Elle me faisait faire mes devoirs.
Il n’empêche que j’ai beaucoup souffert. La 1e année, à l’internat j’étais la seule fille de ma communauté. Mais j’ai ensuite informé mes compagnes et l’année suivante d’autres filles sont également entrées à l’internat. Cependant pas dans le même que moi, dans un autre.
J’avais déjà la capacité de parler à mes compagnes!
Pendant cette 1e année, j’ai aussi commencé à lire peu à peu. Comme je m’ennuyais, la nuit je n’arrivais pas à dormir et je lisais les livres de la bibliothèque des filles. J’ai trouvé un livre qui était l’histoire de Don Quichotte, qui cherchait une femme qui s’appelait Dulcinea. Mais en fait il n’a jamais rencontré cette Dulcinea. Je suis tombée amoureuse de ce nom. C’est ainsi que j’ai plus tard donné ce nom a ma deuxième fille.
Dès la 2e année, j’étais déjà partiellement indépendante de mes parents. À l’internat, j’ai appris à faire des tissages, que j’ai commencé à vendre. J’avais ainsi mon propre argent pour m’acheter des choses, j’appuyais aussi ma mère.
Je retournais à ma communauté pendant les vacances. Après, c’était dur de retourner à l’internat. C’étaient mes pensées comme paysanne qui me rattrapaient : nous autres pensons à faire paître nos animaux et nous ne pensons pas au futur. Le paysan pense à vivre tranquillement avec son petit lopin de terre et le chemin de la femme, c’est faire paître les animaux.
Mais la réalité n’est pas comme cela. Les femmes ont le droit d’apprendre à lire et à écrire. Mais selon les us et coutumes, ce sont les hommes qui étudient, les femmes non. Les parents pensent que leur fille va laver le linge, prendre soins des animaux, préparer à manger, etc.
Cependant, avec son expérience, ma mère a refusé cela. A la maison, elle était pourtant la seule femme. Lorsque je suis partie à l’internat, elle est restée avec beaucoup de travail, mais elle m’a donné cette opportunité.
Mais de mon côté je n’avais pas tellement l’idée d’étudier. Étudier c’est compliqué, d’abord parce que je ne savais pas l’espagnol. Ainsi, je me demandais pourquoi je ne comprenais pas certaines matières. Je me demandais aussi pourquoi il n’y avait pas un professeur quechua.
J’ai étudié jusqu’à la 5e basique. Je suis entrée j’avais 11 ans et demi et je suis sortie j’en avais 14. Mon espoir était de continuer d’étudier de mon mieux le temps que mes parents pouvaient m’appuyer. Mais mon frère, qui était au collège, a commencé à être malade. Pour cette raison, mes parents ont décidé de me retirer de l’internat pour que je les aide : faute d’argent et de temps. Ma mère n’avait pas le temps d’encore s’occuper de mon frère et elle avait vendu beaucoup de vaches. Ainsi, je n’ai pas terminé la 5e basique. Mes parents m’ont demandé si je voulais terminer, et j’ai décidé d’arrêter ici, avec l’idée cependant de continuer l’année suivante. Mais cela a été difficile, j’avais peur. J’étais jeune. Mes compagnes avaient avancé et je me retrouverais seule avec les plus jeunes. Et je n’avais plus tellement l’intérêt.
J’ai décidé finalement de continuer. Mais en chemin j’ai rencontré le syndicalisme. Lorsque je suis allée m’inscrire pour poursuivre l’internat, il y avait justement un congrès paysan. Je suis entrée et j’ai écouté. Certains thèmes m’ont plu. Par exemple, ils parlaient de formations desquelles sortaient des leaders. J’ai pensé que ceci était mieux que l’internat. J’en ai informé mes parents, qui cette fois n’avaient pas pu participer à cette réunion. Moi j’étais déjà très amoureuse de cette réunion. Cependant ma mère m’a grondée, disant que je ne voulais pas étudier, que j’étais paresseuse. Mon père m’a dit qu’il pensait que j’allais continuer l’internat mais que je pouvais participer à ces réunions. C’est ainsi que j’ai commencé avec le syndicalisme, alors que j’avais 15 ans.
Finalement, je n’ai pas réussi à m’inscrire à l’internat. J’avais peur et il me manquait la volonté. Je pensais plus que tout à me consacrer au syndicalisme. Mes parents m’ont poussée pour continuer à étudier, mais peut-être que j’avais besoin de l’orientation aussi d’autres personnes.
Ce ne fut pas facile. Ce n’est pas facile de participer à des réunions. Les premières fois cela m’a ennuyée. Plus tard, j’ai été élue. D’abord comme membre de l’instrument politique. Dans un deuxième temps, comme membre des organisations et de la formation.
J’étais de plus « promotrice » pour un projet de jardins familiaux. Je m’occupais de la formation.
Comme membre, on m’observait. On me disait toujours que j’étais jeune et que je n’avais pas d’expérience. Plus tard, j’ai aussi participé à des événements au niveau national. À ce moment, j’avais terminé mon mandat comme promotrice du projet et les gens me critiquaient disant que je participais aux rencontres sans avoir un statut et des responsabilités particulières.
Mais j’ai décidé de ne pas donner d’importance à ces paroles. Je pensais avant tout que nous devions nous former sur les thèmes « terre et territoire ». J’ai toujours aimé participer.
A cette époque, je ne parlais cependant jamais. En premier lieu, je pensais qu’il fallait que je comprenne : observer, demander, analyser. Ce n’est que plus tard que j’ai commencé à analyser et à proposer.
Ce fut un temps long : personne ne m’aidait, personne ne me demandait d’aller à ces réunions. J’y allais de ma propre volonté et payais tout de ma poche.
Plus tard j’ai été élue dans le conseil du groupe Qopa -Gema, institution qui regroupe les organisations de la centrale paysanne, comme représentante de la centrale des femmes d’Independencia.
A cette époque, j’étais déjà dans le mouvement des sans terre (MST). Après avoir accompli mon devoir au sein de Qopa-Gema, j’ai laissé ma charge et je me suis consacrée au MST.
Je participais à des rencontres avec le MST national et connaissais leur thème de la terre-territoire. J’ai pu voir qu’il y avait très peu de femmes qui participaient à ces rencontres. Pourtant elles souffrent aussi et ont le droit de participer. Comme je savais déjà comment faire un projet, j’avais comme idée de faire un projet pour les femmes. Je savais que le MST n’avait pas d’argent pour le faire.
En 2004, nous avons réussi à obtenir un soutien. Depuis ce jour, nous avons renforcé non seulement les femmes, mais aussi les hommes, et non seulement au niveau national mais aussi départemental.
Il n’a pas été facile toutefois pour les femmes de participer : c’est pour elles un immense sacrifice de prendre du temps. Parce que la femme paysanne a beaucoup de charges envers sa famille et aussi envers les animaux. La femme est responsable de tout.
Nous avons dû lutter beaucoup pour qu’elles prennent du temps. Mais peu à peu on s’est renforcé.

MST et conjoncture actuelle

Mde : Asunta, comment vois-tu la situation du MST aujourd’hui et comment analyses-tu ses perspectives après les élections ?

ASalva (extraits choisis): Lorsque le nouveau gouvernement d’Evo Morales est arrivé au pouvoir, le MST l’a appuyé car l’instrument politique dont il est issu avait toujours appuyé la récupération de la terre et du territoire. Nous avions ainsi beaucoup d’espoirs de récupérer la terre. Mais cela s’est passé autrement.
Ceci certainement car il ne doit pas être facile pour le nouveau gouvernement de faire sortir les lois qui permettent de récupérer la terre et territoire en un coup.
Au MST, nous avons déposé cette revendication lors de l’élaboration de la nouvelle constitution politique : le principe de la récupération et de l’égalité. Si quelqu’un a des terres, il doit partager avec celui qui n’en a pas. Mais cela n’a pas été respecté : beaucoup d’articles travaillés par les organisations sociales ont ensuite été modifiés.
Ainsi, pour le MST il n’y a pas eu de véritable réforme agraire. Au jour d’aujourd’hui, le gouvernement a assaini et titularisé passablement de terres, mais il n’y a pas de véritable dotation des terres inutilisées. Ainsi les familles sans terre ou avec peu de terre continuent d’exister, tout comme les grands propriétaires terriens.
C’est ainsi que le MST peu à peu s’est démoralisé, se demandant jusqu’à quand il allait être trompé.
Certains pensaient qu’avec le nouveau gouvernement, les terres allaient être dotées du jour au lendemain. Mais il n’est pas facile de réussir si rapidement. Après un moment, nous avons effectivement, comme MST de la région andine, reçu une dotation. Mais ce que nous avons reçu est éloigné et de plus n’était pas libre : il y avait encore des trafiquants de bois qui vivaient sur ces terres.
Nous avons continué de demander que le gouvernement aille de l’avant. Mais le chemin est long. Nous avons attendu, et encore attendu : nous nous sommes fatigués.
Mais nous avons pensé : « le gouvernement n’est pas un gouvernement de droite. Comment allons-nous faire ? Si nous faisons pression, les grands propriétaires vont dire que les indigènes font pression sur le gouvernement indigène». Ainsi, nous avons fait attention de ne pas porter préjudice au gouvernement. De cette manière, nous avons eu confiance en lui. Mais à ce jour, il y a peu de résultats.
Je ne sais pas ce qu’il en est. Le gouvernement devrait être capable de mener à bien la réforme agraire. Son discours est très joli, mais en réalité il y a peu de réalisations. Peut-être que ses ministres ne l’appuient pas. Cela ne doit pas être facile de changer toute une structure de pouvoir. De plus, la majorité des sénateurs ne sont pas du côté d’Evo Morales.
Le MST poursuit sa lutte, aussi avec l’asentamiento dans le département du Beni. L’appui du gouvernement à ce jour est très lent.
Nous, la famille des sans terre, nous attendons les élections du 6 décembre avec l’espoir qu’ensuite le président tiendra ses promesses, en pratique et pas seulement en théorie.
Mais sûrement que le problème de la terre, millénaire, ne va jamais être complètement résolu. Il y a énormément de familles sans terre.
Le MST ne va cependant pas rester les bras croisés et se contenter d’une seule dotation. Il va continuer de réclamer d’autres dotations.

La coopération par l’échange de personnes : apports et difficultés

Mde : Asunta, après une première expérience avec une volontaire (ou cooperactrice), le MST-Mujeres a fait une nouvelle demande d’appui à e-changer. Peux-tu me dire quels sont les apports et quelles sont les difficultés de ce type de coopération?

ASalva : J’avais déjà une expérience, mais pas avec une volontaire. Je connaissais des coopérants : lorsque j’étais promotrice de projet, j’ai connu des coopérants gringos allemands. Je ne sais pas qui les avait demandés, ils étaient déjà là lorsque j’ai commencé.
J’étais paysanne, eux ne m’ont pas plu. Ils parlaient, définissaient les choses, imposaient, sans faire cas de l’avis des paysans. Ceux-ci me demandaient de transmettre leurs demandes, mais les coopérants ne les prenaient pas en compte, ne les respectaient pas.
Ainsi, lorsque nous avons fait la demande pour une volontaire en 2004, j’étais préoccupée : comment va-t-on s’entendre ? Je pensais que cela allait être la même chose qu’avec les coopérants.

Quand est arrivée la volontaire suisse (mde : il s’agit de Véronique Blech), les premiers temps ont été difficiles. J’étais déjà enceinte de mes faux-jumeaux, proche du terme. Ainsi, 3-4 jours après qu’elle a commencé à venir au bureau, j’ai dû aller à l’hôpital pour accoucher.
Ce fut pour moi une grande préoccupation, car cela allait durer et je me demandais ce qu’allait faire la volontaire seule avec la promotrice qui travaillait alors avec moi et qui n’était pas toujours ponctuelle ?
Je suis revenue 1 mois et demi plus tard. Ce qui n’a pas été facile au début fut la langue : je mélangeais avec le quechua, elle mélangeait avec sa langue.
Mais moi, tout comme la famille sans terre, nous avons changé à travers cet apprentissage. Je crois qu’elle aussi cela l’a renforcée de connaître les paysannes et paysans sans terre.
A la fin de son mandat, nous voulions qu’elle le prolonge. Mais elle a refusé, préoccupée pour sa famille, et elle a choisi de rentrer.
Ensuite je savais utiliser l’ordinateur et faire des rapports écrits à la main. J’ai appris peu à peu avec elle.
Nous avons aussi voyagé ensemble dans les communautés. Ma préoccupation était qu’elle devienne malade. Mais elle était courageuse et forte, solidaire et avait de l’expérience. Elle participait avec ses propositions, elle apportait des éléments même lorsque c’était des petites graines.
Il y avait cependant toujours aussi des critiques. J’étais préoccupée de savoir comment la défendre. Heureusement, il n’y a jamais eu de conflits importants.
Elle a laissé une semence qu’il faut maintenant nourrir et arroser.
Mais aujourd’hui la plante sèche du fait de la conjoncture qui a changé. Les personnes au sein du MST aussi ont changé.
Nous avons pensé à demander à nouveau une volontaire pour continuer ce même travail de renforcement. Nous avions besoin d’appui pour aller de l’avant avec ce petit projet. Pour nous qui venons de la campagne, gérer un projet c’est dificile, nous n’avons pas l’habitude.
Ainsi était notre espérance avec une nouvelle volontaire. Elle est (mde : Asunta parle ici de moi) avec nous depuis maintenant environ une année. Dans 2 ans nous allons certainement récolter des fruits. Mais maintenant les choses ont changé, la conjoncture n’est plus celle d’avant. Avec le MST-Mujeres nous allons cependant continuer avec les formations et la lutte pour récupérer la terre et le territoire.

Written by madef on décembre 19th, 2009

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